13.01.2018, 00:01

Le roman-photo n’est pas mort

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 13.01.2018, 00:01 Le roman-photo n’est pas mort

Par isabelle stassart

Comme la pizza et le bel canto, le roman-photo est une invention italienne. Au début, il se dégustait sur place. Après-guerre (celle de 1940), la foule romaine, le peuple napolitain se précipitaient sur «Boléro» ou «Grand Hôtel». En France, il fallut attendre 1947 pour que l’éditeur Cino Del Duca lance «Nous deux». «Nous deux»! On croyait le titre oublié...

Comme la pizza et le bel canto, le roman-photo est une invention italienne. Au début, il se dégustait sur place. Après-guerre (celle de 1940), la foule romaine, le peuple napolitain se précipitaient sur «Boléro» ou «Grand Hôtel». En France, il fallut attendre 1947 pour que l’éditeur Cino Del Duca lance «Nous deux». «Nous deux»! On croyait le titre oublié dans des archives: il tire encore aujourd’hui à 250 000 exemplaires. Le roman-photo s’exporte, mais pas partout. Les pays nordiques, les Etats-Unis ne lui valent rien. Il lui faut des climats ensoleillés. Il fleurit en Espagne, en Amérique du Sud. Il y en a même eu à Cuba. Qui n’a pas lu les aventures de «Julito el pescador» a manqué quelque chose, ne serait-ce que cette image où un radeau arbore sur sa voile le slogan: «Abajo el imperialismo».

A l’eau de rose

Le romantisme n’a pas de frontière. Le kitsch ne meurt jamais. Le lecteur se repaît de couples s’embrassant de profil, de ces personnages qui prennent des poses de Musée Grévin, de ces happy ends programmés. Les pages sont remplies de filles-mères n’osant pas annoncer à leur patron qu’elles ont un enfant, de demoiselles s’interrogeant en silence dans une chambre d’invitée, de rudes séducteurs en décapotable. Naturellement, dans les passages olé olé, on garde ses sous-vêtements. Si les décors – châteaux perdus dans la campagne, salons luxueux – évoquent parfois ceux des films signés Marc Dorcel, les auteurs, qui trempent généralement leur plume dans l’eau de rose, observent un silence pudique sur ce qui se passe une fois les lumières éteintes. Le second degré est banni. Il y a des larmes et des malentendus. L’univers est déréglé. Cela ne dure pas. Les choses rentrent dans l’ordre. Cela ressemble aux éditions Harlequin, version illustrée. C’est toujours l’amour qui gagne.

La gorge se serre d’émotion face à «La nostalgie de la pécheresse». Le sang circule plus vite devant «Jour de haine». Des sentiments violents y sont livrés en gros plans. Chaque semaine, le public piaffe en tombant à la dernière page sur la mention: «A suivre». Quel suspense! Que va-t-il arriver à cette ménagère dans sa cuisine avec un bébé sur les genoux? Il ne faut pas se moquer.

«A bout de souffle»

Sait-on que Sophia Loren, baptisée à l’époque Sofia Lazzaro, commença sa carrière dans ces hebdomadaires en noir et blanc? Elle jouait les méchantes. D’autres eurent les mêmes débuts: Gina Lollobrigida, Ornella Mutti, Carmen Maura, Marie-Josée Nat. Des célébrités déjà consacrées n’hésitèrent pas à s’afficher dans cette presse à succès. Johnny Hallyday eut droit à son autobiographie en 1964. Mireille Mathieu apparut dans un feuilleton. Au fil des numéros, on reconnaissait Joe Dassin, Sylvie Vartan, Dalida, Herbert Léonard.

Le roman-photo avait un estomac d’autruche. Il s’attaque même au cinéma, adapta «A bout de souffle» de Godard. Apparemment, dans la scène de la chambre de bonne, la réplique: «On peut pisser dans ton lavabo?» a été supprimée.

Des avatars satiriques

La seconde partie de l’exposition du MuCEM présente les nombreux avatars du genre, qui fut considéré comme abrutissant par les communistes, immoral par les catholiques. Nous y découvrons Satanik, tueur sadique de jolies pépées et ses histoires pour adultes. Le porno y trouve une forme idéale pour ses images qu’on se passe sous le manteau. «Hara-Kiri» et «Fluide glacial» s’emparent du genre en inventant le roman-photo satirique. Le professeur Choron s’y taille une place de choix tandis que ses compères Reiser ou Gébé campent des personnages improbables. Wolinski s’improvise scénariste et Coluche s’amuse avec l’actualité politique dans «Les pauvres sont des cons», qui paraît chaque semaine en 1980 dans «Charlie Hebdo».

Best-seller de la littérature populaire, le roman-photo a connu son âge d’or jusque dans les années 1970. L’arrivée de la télévision a progressivement fait baisser son lectorat. L’hebdomadaire «Nous Deux», qui vient de fêter ses 70 ans, propose un cabinet de lecture pour ceux qui voudraient se livrer à ce plaisir honteux en toute bonne conscience... le figaro

l+ «Roman-Photo», Marseille, MuCEM, jusqu’au 23 avril.

l+ «Roman-Photo», Marseille, MuCEM, jusqu’au 23 avril.


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