03.08.2015, 08:58

Salton Sea, récit d'une mer suffoquée

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Par KATJA SCHAER - LA LIBERTÉ

Crevés les petits poissons. Tout blancs, tordus, la gueule ouverte. Par milliers. Et une puanteur à coller la nausée, mélange d'égouts, de sel et de marée. Il dit que c'était fabuleux. Que la beauté était à couper le souffle. Et la vie aussi. Tous les souvenirs. «Regarde papa, ils sont tous morts. Tu crois qu'y en a combien, dis papa? Regarde, on leur marche dessus», elle s'énerve, la petite fille. Comme les enfants qui visitent les cimetières ou les églises, sans savoir qu'y faire ni à quoi jouer. L'eau clapote, puante. Et porte quelques petits cadavres, qui viennent s'échouer, comme les autres, sur la plage de Salton Sea.

La mer de Salton. Immense lac d'eau salée, au sud de la Californie. Une mer sans vague, chronique d'un désastre environnemental. Salton Sea ressemble à une vieille putain, dont le rouge aurait coulé, le fard fondu et le bas filé. De loin, les courbes promettent l'émoi dans la lumière rose des couchers de soleil. Qu'on s'approche et ne reste que l'amertume que causent les rappels d'une gloire passée. Et l'écœurement.

Face à la mer, debout sur les carcasses, il dit qu'il a grandi ici. Le long de l'eau. Il se souvient des jeux, des parties de pêche, des concours de natation. Ils avaient un bateau, il raconte, on pêchait le maigre. On venait de partout, avant, pour la voir, cette drôle de mer. Même les très riches, les Stars de cinéma y passaient leurs vacances.

Créée par les crues du Colorado

Ici, c'était la Marina. Le choix du mot fait sourire. La Marina, ce morceau de côte puante, les docks enfoncés, couverts d'une épaisse croûte de sel. Un lampadaire se dresse encore, au bout d'un quai, presque noble. Restent aussi quelques poteaux électriques, comme plantés dans l'eau. De sable, pas vraiment. La plage est faite de fragments d'anatifes et de poissons morts, secs, entiers souvent encore.

Créée par les crues de la Colorado River et exploitée par les ambitions agricoles des habitants de cette région désertique du nord de la vallée Impériale, Salton Sea devait permettre l'Eden californien. Le jardin de l'Amérique. Et, d'abord, ce lac de près d'un millier de kilomètres carrés offrait un paysage de carte postale, un paradis pour les oiseaux migrateurs.

Mais, rongé par les pesticides et les engrais déversés par les terres des vallées impériales, de Coachella et de Mexicali, Salton Sea pourrit depuis des décennies. Les résidus de sel d'une mer antérieure, disparue depuis des millénaires, donnent à ce lac fermé une eau plus salée que celle du Pacifique. Salton Sea est alimentée seulement par les déversements agricoles, de rares pluies et l'eau de quelques rivières, comme celle de la New River, qui remonte du Mexique. Le cours d'eau le plus pollué des Etats-Unis et qui rejette les égouts de Mexicali dans le lac californien. Rien ne sort de Salton Sea. Ce qui s'y déverse y reste. L'évaporation concentre encore la pollution et la salinité.

Seul le tilapia survit à ces conditions. D'ailleurs, ce que la pollution n'a pas tué, le tilapia s'en est chargé. Mais en été, quand le Mercure dépasse 40 degrés, les bactéries se multiplient dans l'eau stagnante. L'oxygène manque. Et même les tilapias, suffoqués, viennent crever par centaines de milliers, la gueule ouverte, comme en un dernier cri.

Des années dorées

Dans les années 1950, 1960, c'était l'apogée. Bateaux et starlettes blondes. Un marché immobilier en ébullition. On raconte que les propriétés se choisissaient en survolant la côte. Petites maisons balnéaires, faites de tôle et de contreplaqué, le plan de cuisine en formica, construites pour les nantis dans l'une des régions les plus pauvres de Californie. Et ils venaient, ceux de Los Angeles, passer leurs fins de semaine sur les plages de cette mer sans marée. Sony et Cher avaient leur bateau à Bombay Beach. C'était le paradis du ski nautique, la marina était pleine, les bars fermaient tard. «No vacancies» se vantait l'enseigne du motel «On était les rois de la ville. On faisait des courses de bateaux», raconte Wacko, un septuagénaire installé là depuis toujours. Sherry, sa fille, venue lui rendre visite, sur la Harley de son mari, depuis Los Angeles, l'écoute. Emue, un peu gênées aussi. Consciente que personne, aujourd'hui, ne peut comprendre cet attachement, cette fierté même, pour Salton Sea et ses côtes puantes.

«Pourquoi je le mangerais pas»

«Bien sûr qu'on va encore à la pêche. Et même, il est excellent, le poisson.» Ça l'énerve, Jane, qu'on lui pose toujours la même question. Elle aussi est là depuis toujours. Venue pendant la belle époque, elle travaille à l'unique «diner» de Bombay Beach. Un nuage de cheveux relevé en chignon, les sourcils soigneusement dessinés, très «old school». «Bien sûr que je le mange. Pourquoi je le mangerais pas?». Wacko opine. «Si l'eau était plus chaude, j'irais faire quelques brasses», il assure. Sherry plisse les yeux, sourit. Patience, nostalgie. Bientôt l'heure de repartir. De laisser son retraité de père dans ce taudis qu'il refuse de quitter. «Ici, on est tranquille. On n'a pas la ville, pas le trafic», il répète.

Un ramassis de ruines

«Vous vous souviendrez, je suis un Hartgraves. C'est une famille historique de Bombay Beach», il toise, austère. Les cheveux courts, soigné, une allure de vieil aventurier. «On est là depuis 1961. J'avais 16 ans», il raconte, comme si Bombay Beach, ce ramassis de ruines, ce vestige de station balnéaire, comptait son sang bleu. Propriétaire de l'un des cinq bars de l'époque, il était, avec Wacko, le roi du bled et de la fête. Il a gardé la gouaille. Derrière son bar, la tenancière sait. Toute mince, la coiffure gonflée des années 1960 sur un visage sec. Les lunettes au bout du nez. Elle la voit, elle, l'hésitation des visiteurs accidentels. Elle dit qu'elle aussi, l'eau la dégoûte. Qu'elle en mangerait plus, du poisson. Elle dit qu'elle aime regarder les oiseaux, au-delà de la boue du bord du lac. Les pélicans, les mouettes, les cormorans. Des centaines d'oiseaux qui plongent sur le poisson malade d'une eau qui stagne. / ksc

L'apocalypse perfectionnée

 

Sur les rives de Salton Sea, il y a les nantis mais il y a les autres aussi. Ceux qui sont venus après, comme arrivés avec la pourriture du lac. Les marginaux, les toxicos, les alcooliques, les paumés. «Les artistes, ou ceux qui voudraient l'être», résume Wacko. «Quelques-uns, bien sûr. Mais pas trop, heureusement», dit Jane en comptant sur ses doigts. Comme partout, hein? Comme si elle ne voyait pas la dérive des clients du «diner», la déchéance des constructions, ne sentait pas la vase de la côte. Comme si elle n'avait jamais marché sur les milliers de petits squelettes. Pas vu les mobile homes s'enfoncer dans la boue puante de la plage de Salton Sea.

Les artistes. C'est ceux qui donnent à Bombay Beach sa touche finale. Une finition d'apocalypse. C'est ceux qui plantent les poissons secs sur des pics. Les yeux crevés, suspendus sur des tiges tordues. Peints en vert les petits cadavres. Ce sont eux qui déposent un fauteuil dans la vase, pour inviter à la contemplation du désastre. Une catastrophe tranquille, sans vague, sans marée, sans remous. La destruction d'un lac salé qu'on étouffe doucement. Et, comme pour sublimer le morbide, un coucher de soleil à couper le souffle. / ksc

Aux origines

Lac d'eau salée du sud de la Californie, Salton Sea a d'abord été créé par une crue de la rivière du Colorado à la fin du 19e siècle. L'eau déversée dans une région désertique donne alors lieu à de nombreux projets d'irrigations et d'agriculture. Des travaux sont entrepris pour assurer un apport constant de l'eau du Colorado par un canal. Mais une nouvelle crue du fleuve, au début du 20e siècle, beaucoup plus importante que la précédente, noie les fermes et les habitations et crée une mer intérieure large de plus de 30 km pour une longueur de plus de 70 km.

A partir des années 1920, Salton Sea se transforme en attraction touristique. Et au milieu des années 1950, la région devient une destination très appréciée. Salton Sea est aussi connu pour sa réserve d'oiseaux sauvages. Mais au fil des ans, causé par l'évaporation et les déversements toxiques, le degré de pollution et de salinité n'a fait que croître. Plusieurs projets de «sauvetage» de la région ont été formulés. L'un des derniers en date, élaboré il y a trois ans environ, a un coût estimé de quelque neuf milliards de dollars. A ce jour, aucun projet n'a toutefois, été entrepris pour préserver Salton Sea. / ksc


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