Gilles Lipovetsky, philosophe de l'hypermodernité

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Depuis 25 ans, Gilles Lipovetsky questionne la société dans sa furieuse modernité. Invité du Club 44, le philosophe donnera une conférence au Lycée Blaise-Cendrars à La Chaux-de-Fonds, le 3 février.

Par CATHERINE FAVRE
  30.01.2009, 09:36

Ses essais sont traduits en 18 langues. Ils ont pour titre: «L'ère du vide», «Le bonheur paradoxal», «La société de déception», «L'écran global» ou encore «La culture-monde», ouvrage publié en octobre dernier. Les cours de ce professeur agrégé de philosophie ne sont pas seulement étudiés par quelques cérébraux spécialisés; ils sont plébiscités par des capitaines d'industrie désireux d'être au fait des arcanes du monde moderne. Sociologue, il dirige des recherches sur la culture de l'individualisme, la mode, l'art-business; attentif aux soubresauts d'un consumérisme global qui «brouille les anciennes dichotomies entre civilisation des élites et barbarie de la populace». Entretien.

A La Chaux-de-Fonds, une partie de votre public sera composé de lycéens. Quel sera votre propos? Votre message?

Je parlerai sans doute de l'individualisme et de ses paradoxes, du développement d'une nouvelle génération hypermoderne et non post-moderne...

... et c'est quoi la différence?

La modernité est une dynamique séculaire, qui remonte à la Déclaration des droits de l'homme. Dès 1789, l'être humain, «libre et égal», devient le centre de la société. Mais pendant deux siècles et demi, cette culture de l'individu a été entravée par toutes sortes d'idéologies collectivistes. Ce n'est qu'à partir des années 1960-1970, avec le développement du capitalisme de consommation, que l'Eat recule. Les anciennes limites sociales tombent au profit d'un individualisme radical. D'où cette idée de modernité élevée à la puissance superlative. Tout devient hyper dans cette société qui valorise le présent, le culte du corps, l'hédonisme, et qui a fait tomber petit à petit les anciens référentiels collectifs.

Depuis, on a vu émerger de nouvelles idéologies collectivistes?

Oui, et c'est tout le paradoxe. Plus l'obsession de soi s'exacerbe, plus on assiste à la montée de communautarismes de types religieux, ethniqe, linguistique... L'individualisme ne doit pas être assimilé uniquement à un hypernarcisisme.

Vous annoncez «l'érosion des cultures de classes»... C'est une bonne nouvelle pour la démocratie, en somme?

Oui, dans la mesure où le système laisse plus d'autonomie. Nos démocraties sont plus ouvertes, plus respectueuses des minorités, des individus. Mais de nouveaux problèmes sont apparus dans cette société du présent. Autrefois, les classes déshéritées s'habillaient, se nourrissaient selon les normes du groupe. En créant des désirs, la publicité et l'information de masse ont aussi créé d'immenses frustrations. C'est ce que j'appelle «le bonheur paradoxal»...

Votre Narcisse libéré, épanoui, qui s'éclatait dans votre premier livre, «L'ère du vide» (1983), serait moins heureux aujourd'hui? Vingt-six ans plus tard?

Oui, et c'est un autre paradoxe: l'euphorie des années 1970 a fait place à une société de type anxiogène. Il n'y a jamais eu autant de dépressions, de suicides, d'agressions. La peur domine face à la marchandisation proliférante, aux dérégulations économiques, au réchauffement de la planète, à la précarisation. Les quelques valeurs qui ne relèvent pas de l'hyperconsommation - l'amour, la famille - sont fragilisées. Plus les individus sont en état de dispersion, atomisés, plus ils sont vulnérables.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que ça ne s'est pas beaucoup amélioré, bien au contraire... Les nouvelles générations seraient complètement assujetties à cette société d'hyperconsommation?

Comment pourrait-il en être autrement? Les jeunes vivent sous la dépendance de leurs parents et, en même temps, ils sont élevés de plus en plus dans la perspective de l'autonomie. Ce paradoxe se concrétise dans la nouvelle passion des adolescents pour la Musique, la mode, le sport. C'est autour de ces trois pôles qu'ils construisent leur identité, mais aussi ce qu'ils croient être leurs différences. Les jeunes veulent être libres, mais ils sont tributaires d'un conformisme consumériste sans précédent. Ils veulent tous les mêmes marques, les mêmes vêtements... C'est hallucinant. /CFA

La Chaux-de-Fonds, Lycée Blaise-Cendrars, mardi 3 février, 20h. Infos: www.club-44.ch

Bio express

Gilles Lipovetsky Né en 1944 en France, vit à Grenoble.

Titres Professeur agrégé de philosophie, docteur honoris causa de l'Université de Sherbrooke (Canada) et de la Nouvelle Université bulgare (Sofia). Chevalier de la Légion d'honneur.

Ouvrages récents: «Le bonheur paradoxal» (2006, Gallimard); «La société de déception» (2006, Textuel); «L'écran global (2007, Seuil); «La culture-monde. Essai sur la société désorientée», en collaboration avec Jean Serroy (2008, Odile Jacob).

«Le plus difficile sera d'inventer une nouvelle culture»

Pour Gilles Lipovetsky, la crise économique et financière actuelle s'inscrit dans la logique de la société qu'il observe et décrit depuis vingt ans: «On a fait éclater toutes les formes d'encadrement, pas seulement au niveau de l'individu, mais à l'échelle mondiale, dans tous les domaines. On en paie le prix aujourd'hui.»

Certes, mais que faire? «Ce serait absurde de vouloir revenir en arrière. Il ne s'agit pas de supprimer la société d'hyperconsommation, mais de mettre des coupe-feu, de retrouver l'idéal des Modernes; créer une synthèse plus ordonnée des choses. Le plus difficile sera d'inventer une nouvelle culture. Repenser l'école et l'éducation. Trouver les moyens de donner aux gens des passions dans une société où la vie ne se résumerait pas à gagner de l'argent pour le dépenser.» Car, pour Gilles Lipovetsky, les bouleversements actuels vont bien au-delà d'une remise en question du système économique: «Indépendamment de la crise, notre société ne resplendit pas vraiment de bonheur. Dans ce monde hyperindividualiste, tout est devenu problématique, même manger est devenu problématique. Autrefois, on ne se posait pas beaucoup de questions. Il y avait de grands combats militantistes où chacun était persuadé de détenir la vérité et c'est tout. Aujourd'hui, les gens s'interrogent en permanence, les parents s'inquiètent pour leurs enfants, les adolescents craignent pour leur avenir, les salariés vivent en état de stress constant...»

Paradoxalement, cependant, dans «cet empire du consumérisme global et de la désorientation généralisée», les années à venir seront peut-être celles d'une revanche de la culture. Tel est du moins le postulat énoncé par le philosophe dans son dernier ouvrage, «La culture-monde, essai sur la société désorientée». /cfa


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