11.07.2011, 10:21

Il est parfois très dur d'être trader

chargement
Par PHILIPPE VILLARD

Négocier du café à Lausanne, des métaux à Saint-Prex, du pétrole à Genève… Etre trader devient très trendy, surtout sous nos latitudes. Il ne se passe presque pas un mois sans que l'on ne prépare l'arrivée en Suisse de ces nouveaux «yuppies». Doit-on pour autant pousser autant de «youpi» à ces annonces?

Si l'on en croit Jacques*, ex-soutier du trading international, la face cachée de cet univers se révèle parfois aussi noire que le brut affrété par leurs soins. Mais par leur métier, ils graissent les rouages de l'économie avec des flux d'argent, un lubrifiant qui justifie souvent que l'on ferme les yeux. Que l'on ne pipe ligne ou mot. «On s'est trop tu, trop longtemps», justifie ce quinqua qui a décroché après avoir, pendant plus d'une décennie, roulé sa bosse dans ce milieu. Il a bourlingué de Genève à Dubaï en passant par Londres ou Moscou.

Un monde qu'il décrit entre les lignes de crédit et les lignes blanches d'une légalité souvent franchies. Un univers qui aspire les énergies avec le stress du travail et des «fêtes» obligées.

Un métier de spéculateur

Quand Jacques raconte, on saisit vite que l'on ne se situe ni dans le cauchemar à la Oliver Stone façon «Wall Street», ni même dans le docu à peine fiction sauce «Oligarque». Pas de cinéma, juste de l'ordinaire. «J'ai exercé un métier de spéculateur, d'intermédiaire pur, jamais en contact avec un produit que l'on ne connaît pas et qui ne contribuera même pas au bien-être des gens et des pays d'où il provient», assène-t-il sans fard ni amertume, juste soucieux d'expliquer des mœurs professionnelles un peu particulières, «surtout depuis que les Russes sont arrivés». Combines, pressions, intimidations, flicage, tout est bon pour maximiser le profit (lire ci-contre).

Mais derrière les falsifications de documents et les manœuvres, Jacques cherche à pointer les tendances lourdes de cette évolution de la place financière genevoise, voire suisse. «Près de 90% des affaires sont facturées off shore car en Suisse on peut gérer des sociétés basées dans des paradis fiscaux. Mais ces grosses boîtes de trading trompent largement le fisc puisque les affaires se déroulent ici et non à Caracas ou aux Îles Caïman», explique-t-il.

Un grand Monaco

Rien d'illégal a priori. Juste une possibilité exploitée en Suisse et dans certaines places grâce aux conseils avisés de grandes études d'avocats et à une fiscalité plutôt douce. En effet, fortes de leur statut de «sociétés auxiliaires», ces entreprises sont taxées sur les bénéfices entre 10 et 12% alors que la ponction frôle les 30% à Londres.

Et derrière ces façades de verre qui servent parfois d'alibi à l'opacité des échanges, Jacques pointe d'autres dérives. «On se félicite de l'arrivée de ces multinationales, mais elles ne créent ici que des emplois subalternes ou administratifs», note-t-il. «Elles viennent parce que l'Environnement économique est favorable, mais beaucoup quittent Londres car la réglementation européenne se durcit et n'autorise plus tout ce que l'on est encore libre de pratiquer ici», poursuit Jacques.

Et surtout «si l'on n'y prend garde, la Suisse va devenir un Monaco à grande échelle où les gens ne pourront plus se loger», analyse-t-il encore.

Un jour, la ligne s'est brisée. «Les Russes qui m'employaient ont décidé de se séparer des «over 45». On en savait trop», explique-t-il. Mais modelé par son expérience, il a, après un long chômage, replongé dans le «business» pour d'autres employeurs basés en Europe car «il existe encore dans ce métier de vieilles familles, des «misters» qui font les choses de manière respectueuse», argumente-il.

Ayant troqué le clinquant et l'ostentatoire contre la patine vernissée de l'expérience il se dit soulagé.

Pourtant cette activité lui a permis «d'en croquer» en doublant parfois son salaire annuel: «Dans ce métier, je suis vite arrivé à 200 000 francs par an et j'étais à satiété», glisse-t-il presque comme une excuse et motive sa parole par «la volonté de témoigner de ce que représente cet univers financier et à quel prix est notre bien-être».

identité connue de la rédaction

Petit lexique des combines, arnaques et pressions

A comme alibi

Selon Jacques, «les oligarques qui débarquent utilisent des fondations en faveur de l'environnement ou investissent massivement dans le sport (rachat de clubs ou sponsoring) pour acheter la paix là où ils exercent leurs activités.»

C comme céréale

 «Cargaisons fictives et faux documents bernent parfois des banques naïves ou complaisantes. Les intermédiaires soucieux de vérifications sont parfois «baladés» à grands frais pour visiter des silos dans un port de la mer Noire ou en Ukraine. Mais on ne sait pas en fait si la marchandise est ou non propriété de la banque qui avance les fonds, en attendant d'empocher son argent à la revente. Si la hiérarchie donne son aval, il est difficile de s'opposer et puis avec une bonne prime, on obtient beaucoup.»

E comme espionnage

«Dans une des boîtes où je suis passé, j'ai noué de bonnes relations avec un responsable technique. Il m'a expliqué que, lorsque l'on nous interdisait de se connecter au bureau par le net depuis la maison tel ou tel jour, souvent le week-end, ce n'était pas pour de la maintenance. Il arrivait de Moscou des ex du KGB ou de je-ne-sais-quoi et les postes étaient truffés de mouchards.»

F comme fête

«Mes patrons russes débarquaient et nous entraînaient dans des fêtes dont il est difficile de sortir. Dans les restaurants ou les boîtes, ils ne raisonnent pas en fonction de leurs goûts, mais regardent les prix et optent toujours pour le plus cher en plats, en vins, en alcools, en cigares. Ils veulent que l'on parle d'eux en ville à Travers l'argent qu'ils dépensent.

»Quand, je voulais rentrer, bien après les derniers trains, ils payaient sans sourciller des notes de taxis énormes. Ils en étaient fiers. Ils exigeaient que l'on soit en permanence à leur service. Il fallait se taire et suivre. J'imagine qu'ils tentent encore de se rattraper des années de disette de l'ex-URSS car la plupart ont profité de largesses accordées au temps de Boris Elstine.»

P comme pétrole

 «Ce qui fonctionne avec les céréales peut marcher avec le pétrole, mais parfois la ruse se corse. Ainsi, un tanker part d'Odessa plein de «crude oil», du brut à 90 dollars le baril, et livre en Chine du fuel, un produit raffiné à 350 dollars. Or il n'existe aucun navire pétrolier disposant d'installations de raffinage à bord. Et toute enquête reste difficile car une cargaison de «crude» est brûlée en 24 ou en 48 heures par les centrales thermiques chinoises.

»Sinon en cas de forte hausse des cours pendant le voyage, on change le «bill of loading» ou «connaissement maritime» du bateau pour un autre établi à un cours plus avantageux. Celui qui détient cette liasse documentaire prouve qu'il est propriétaire de la cargaison. A l'arrivée du tanker, en Egypte ou ailleurs, on présente le nouveau bill of loading à l'autorité qui signe à l'arrivée du bateau. Elle perçoit sa commission pour fermer les yeux et tout le monde fait la culbute sur l'opération puisque la banque paie ce qu'elle doit sur la présentation signée du connaissement maritime. Si les établissements suisses cautionnent rarement ces manœuvres, d'autres y trouvent leur compte. Leur complicité permet de «garantir» la légalité de l'opération.»

S comme stress

«Entre les pressions sur le job et les fêtes, les jeunes qui débarquent dans le métier baignent dans une excitation auto-entretenue. Ils se créent leur stress et tiennent le coup avec des substances car dans le travail toute liberté d'expression personnelle était balayée d'un mot: «bullshit». / pvi

Les atouts de la place genevoise

Il suffit d'un petit tour sur www.geneve-finance.ch, le site de la fondation «Genève place financière» pour s'en rendre compte, la ville est l'une des premières places mondiales dans le négoce et le financement du commerce international, sans que les marchandises échangées ne transitent par le pays. A travers cette activité, quelque 500 sociétés génèrent huit cents milliards de francs de chiffre d'affaires. A l'étalage, on trouve des grands céréaliers, de gros groupes pétroliers et une myriade de petites structures à l'œuvre sur des créneaux spécialisés. Que ce soit un siège ou une succursale dédiée aux opérations internationales, ces sociétés bénéficient d'un réseau de banques et de compétences. Outre les traders, banquiers et avocats, cette galaxie recourt aux services de shippers /affréteurs, de fiduciaires et de sociétés d'audit. Entre tradition, adaptation et fiscalité clémente, Genève est devenue une place forte mondiale pour les échanges de grains, de coton ou de riz et, depuis l'effondrement de l'ex-URSS, elle a su capter le négoce de la majeure partie de l'or noir venu de l'Est. Des pétroliers que Vladimir Poutine serait même venu cajoler lors de sa visite du mois dernier, au prétexte de la centième session de la Conférence internationale du travail, à l'ONU. Une histoire d'ambitions présidentielles et de financement politique comme le laissait penser un article diffusé sur le site de l'hebdomadaire français «Le Point». / pvi


Résumé du jour

Ne ratez plus rien de l'actualité locale !

Abonnez-vous à notre newsletter et recevez chaque soir toutes les infos essentielles de la journée!

Recevez chaque soir les infos essentielles de la journée !

Résumé de la semaine

Ne ratez plus rien de l'actu locale !

Abonnez-vous à notre newsletter et recevez chaque samedi toutes les infos essentielles de la semaine !

Recevez chaque samedi les infos essentielles de la semaine !

À lire aussi...

CRISECoronavirus: la dette publique mondiale à un niveau historiqueCoronavirus: la dette publique mondiale à un niveau historique

CONSOMMATIONCoronavirus: la pandémie sacrifie le monde de la modeCoronavirus: la pandémie sacrifie le monde de la mode

Valeur refugeMétaux précieux: l'or franchit la barre des 1800 dollars, une première depuis 2011Métaux précieux: l'or franchit la barre des 1800 dollars, une première depuis 2011

En hausseEmploi: le taux de chômage s’améliore un peu en juin à 3,2%Emploi: le taux de chômage s’améliore un peu en juin à 3,2%

Chômage: petite amélioration en juin

Le taux de chômage s’est un peu amélioré en ce mois de juin à 3,2%. Ces chiffres sont meilleurs que ceux anticipés par...

  08.07.2020 08:11

En vogueE-commerce: les Suisses achèteront plus sur le web en 2020E-commerce: les Suisses achèteront plus sur le web en 2020

Top