«Un autre engagement existe»

Un Suisse sur deux ne vote pas. Analyse avec Marco Giugni, maître d'enseignement et de recherches à l'Université de Genève.
02 août 2015, 19:53
/ Màj. le 20 oct. 2015 à 10:39

Les taux d'abstention aux votations tournent autour des 50%. Ne pourrait-on pas conclure à une certaine indifférence du peuple face à la vie démocratique?

Il me semble difficile de répondre à cette question de façon catégorique. Ce serait dire que l'unique source d'abstention serait l'indifférence, or elle peut avoir des origines diverses. Il y a d'abord l'abstention accidentelle, on loupe son bus et on ne peut aller voter.

Il y a également un phénomène particulier à la Suisse. Entre les votations et les élections, que ce soit au niveau municipal, cantonal ou fédéral, le peuple est constamment sollicité, cela peut provoquer une certaine lassitude.

Pour les élections, qui enregistrent en Suisse un taux de participation des plus faibles au monde, il y a également un autre phénomène à prendre en compte. Le fait que le citoyen puisse intervenir par le biais de référendums et d'initiatives populaires a tendance à minimiser leur importance dans l'esprit de certains.

Enfin, l'abstention peut être militante. On peut ne pas voter de façon stratégique ou en signe de protestation envers le système démocratique.


Mais n'y a-t-il pas tout de même comme un malaise?

Si l'abstention était le signe effectif d'une indifférence, on pourrait parler de malaise. Cependant, on constate qu'en dehors des voies institutionnelles, il y a un réel engagement, notamment chez les jeunes. L'engagement démocratique peut aussi s'exprimer au travers d'activités associatives ou altermondialistes. La voie institutionnelle n'est pas la seule opportunité d'exprimer son implication. En soi, ça n'est pas un mal de ne pas voter si c'est un acte conscient, militant, une critique de la démocratie participative. A la fin des années 1990, avec le mouvement altermondialiste, beaucoup de gens se sont engagés dans cette seconde option. Cette mouvance s'est quelque peu estompée, mais elle montre toutefois une réflexion autour de la démocratie, ce qui est une façon d'y participer et non de s'en détourner.


L'abstention, selon vous, ne devrait pas être une source de préoccupation majeure?

Ce qui m'inquiète le plus, ce n'est pas tant les gens qui ne votent pas, mais ceux qui n'ont pas le droit de voter. Des étrangers qui vivent ici depuis toujours auraient la volonté de participer à cet élan démocratique, mais ne peuvent pas, pourtant ils constituent une communauté à part entière dans le paysage suisse.


Parmi les votants, des études estiment que seuls 20 à 30% votent en connaissance de cause. N'est-ce pas une dérive du système?

Non, pas forcément. L'un des facteurs principaux de choix demeure l'identification partisane. L'information pour l'électeur moyen n'est jamais complète, accessible et transparente. Concernant les votes émotionnels, je me pose la question: «Sont-ils forcément mauvais?» «Peut-on être si rationnel?» Et si l'on prend toutefois des votations comme celle des minarets ou de l'expulsion des criminels étrangers, dont les résultats vont à l'encontre du droit international, je doute que les personnes ayant soutenu la majorité auraient voté différemment même en parfaite connaissance de cause.


Des minorités pourraient en profiter pour tirer la couverture à elles et donc restreindre le champ démocratique?

Certes, certaines minorités peuvent former des lobbies ou des groupes de pression et peuvent ainsi influencer les résultats des votations. Cependant cela ne représente pas forcément un danger. Pour qu'elle fonctionne, la démocratie n'a pas besoin de la participation de tous les citoyens. Il suffit d'un équilibre entre les forces. Rappelons tout de même que certaines grandes dictatures sont issues d'élection démocratique…