La tragédie du deuil à travers les bouquets du souvenir

Que symbolisent ces bouquets funéraires déposés en bord de routes sur le lieu d'accident mortel d'un proche? Une pratique ambiguë révélée par l'anthropologue Laetitia Nicolas.
02 août 2015, 18:35
/ Màj. le 20 oct. 2015 à 10:39

Posé sur le lieu même de l'accident mortel sur le bas-côté de la route, le bouquet funéraire, souvent accompagné de photos et d'objets, est un signe aux allures évidentes qui se caractérise pourtant par une très grande ambiguïté. Laetitia Nicolas s'interroge. Est-il posé pour soi ou pour les autres? Est-il né d'un acte individuel ou collectif? Parle-t-il des morts ou des vivants? Des questions auxquelles l'anthropologue française a tenté de répondre jeudi à Lausanne lors d'une conférence publique. Un éclairage atypique organisé par la Société d'études thanatologiques de Suisse romande.

Se transformant parfois en véritable mémorial, les bouquets funéraires des bords de routes, nommées «bornes de mémoire» par Laetitia Nicolas, prennent aujourd'hui l'apparence d'un nouveau rite funéraire, qui renvoie à la place de la mort dans le corps social. Mais également à celle du deuil, du chagrin et du souvenir. «Si le fait de marquer la «mauvaise mort» - celle arrivée de façon violente immédiate ou frappant des personnes jeunes - se développe en France depuis quelques années», explique Laetitia Nicolas, «le phénomène ne semble pas si récent».

Cette «mauvaise mort» a toujours donné lieu à des marquages spécifiques, à l'instar de croix - datant de la fin du 19e siècle - retrouvées par la chercheuse, qui faisaient déjà mentions d'accidents de charrettes. Cette pratique est internationalement répandue, mais sous différentes terminologies, tels les «roadside memorials» aux Etats-Unis. Intéressée par le rapport entre l'homme et le monde végétal, Laetitia Nicolas a cherché à comprendre ce phénomène, l'étudiant «par commodité» dans sa région, les Alpes-de-Haute-Provence. «Un terrain miné», précise l'anthropologue, «étant donné l'anonymat fréquent des bouquets, qui portent au mieux un prénom, l'impossibilité de prévoir la pose d'un bouquet et la difficulté des interlocuteurs endeuillés à parler d'un sujet si douloureux».

Selon sa recherche, les bouquets funéraires présentent des traits récurrents comme leur visibilité, leur rapport très fort au lieu de l'accident et leur mise en scène par des éléments rappelant la personnalité du défunt. Démarche militante ou motivation personnelle d'exprimer un chagrin et un besoin de compassion? Pour Laetitia Nicolas, «les fleurs ne sont souvent qu'un élément d'une démarche plus large: la plupart des personnes qui déposent ces bouquets et qui ont accepté de me parler ont aussi érigé un autel dédié à leur enfant chez elles».

Les bouquets funéraires ne seraient qu'une petite partie d'un système global du culte du défunt, s'appuyant sur un procédé funéraire bien plus complexe comportant la tombe ou l'urne, l'autel domestique jusqu'à la création d'un blog sur internet. «Par ce besoin de reconnaissance du mort mais aussi du vivant, je me demande si on ne transforme pas ces morts anonymes en héros contemporains», conclut l'anthropologue. /SEC