Val-de-Ruz: pour mieux connaître les animaux, les scientifiques font appel aux habitants

Alors qu’il vient de contribuer à la création de l’«Atlas des mammifères de Suisse et du Liechtenstein», le biologiste Michel Blant traque de discrètes petites boules de poils au Val-de-Ruz. Avec l’aide des habitants.
26 août 2021, 05:30
/ Màj. le 26 août 2021 à 05:30
Sujet nature: à l'occasion de la sortie de l'Atlas des mammifères de Suisse, on parle de sciences participatives et de comment les citoyens peuvent aider. Exemple au VDR avec Michel Blant chez Muriel Morand Pilot,   Cernier, le 20 août 2021 Photo: David Marchon

«Voilà. Là, c’est bien.» Michel Blant sort d’un bosquet de ronces. Il vient de placer un grand tube en bois entre les branches du noisetier du jardin de Muriel Morand Pilot. Son installation doit permettre de repérer la présence éventuelle de discrets muscardins ou de loirs, dans ce quartier résidentiel de Chézard-Saint-Martin.

«Nous voulons suivre les petits mammifères du Val-de-Ruz. Les gliridés n’aiment pas la lumière et on se demande si, avec l’extinction nocturne, ces animaux s’approchent des localités», explique le biologiste à la propriétaire des lieux. «On sait qu’ils vivent en lisière de forêt et on aimerait savoir jusqu’où ils viennent.»

Sous l’enseigne de l’association Nos voisins sauvages et avec le soutien de la commune, Michel Blant effectue un premier sondage dans quelques jardins vaudruziens. Celui de Muriel Morand Pilot l’intéresse particulièrement. Voisin d’un ancien verger, il est situé à un jet de pierre du riche site d’Evologia.

Dans le jardin de Muriel Morand Pilot, les restes d’une ancienne cabane ont été laissés pour créer un abri pour les petits animaux. Photo: David Marchon

Des «tunnels à empreintes»

Or comment suivre de tels animaux, dont la discrétion est légendaire? En prenant leurs empreintes pardi! «Au milieu de ce ‘tunnel à empreintes’, il y a une feutrine imbibée d’encre et deux papiers révélateurs», montre le biologiste à son hôtesse. Si un petit animal passe par là, il laissera une trace facilement reconnaissable. Des tubes similaires doivent aussi documenter la présence du hérisson.

Le but est de multiplier les observateurs. Plus on a de données, plus on peut être précis.
Michel Blant, biologiste

Ce genre de méthodes de détection de la faune, Michel Blant et ses collègues de la Société suisse de biologie de la faune les ont abondamment utilisés ces dernières années pour établir le nouvel «Atlas des mammifères de Suisse et du Liechtenstein», paru en mars aux éditions Haupt. Le Neuchâtelois en était le coordinateur pour toute la partie sur les rongeurs.

Michel Blant montre le fonctionnement du tunnel à empreinte. La feutrine est imbibée d’encre et d’eau et des papiers sont situés de chaque côté. Photo: David Marchon

Dans ce «tunnel à empreintes», les hérissons viennent chercher un peu de nourriture et y laissent leurs petites traces. Photo: David Marchon

A côté d’études génétiques ou d’autres solutions plus insolites comme la récupération des proies des chats (qui permet d’identifier les différentes espèces de musaraignes ou de mulot), cette nouvelle bible sur les mammifères helvétiques doit beaucoup à de nouvelles approches dites «citoyennes».

Plus d’un million d’observations

Que ce soit avec la mise à disposition de jardins, comme ici, ou plus simplement avec l’annonce de ces observations d’animaux sauvages, ces approches remettent le quidam au centre de l’équation. «Le but est de multiplier les observateurs. Plus on a de données, plus on peut être précis», vante Michel Blant.

L’atlas a ainsi pu bénéficier d’un total de 1,141 million de données, enregistrées depuis l’an 2000. L’antenne romande de l’association Nos voisins sauvages a d’ailleurs été créée pour documenter cette faune sauvage et particulièrement celle des villes. Elle propose un portail pour annoncer ses observations. «Grâce à tout ça, nous avons des données extrêmement fiables.»

Muriel Morand Pilot l’a d’ailleurs bien compris. «C’est surtout important pour le petit animal qu’on voit tous les jours. C’est pour eux qu’il manque des données.» A titre d’exemple: 40% des données utilisées pour l’Atlas concernaient les seuls huit espèces de grands herbivores (cervidés, sangliers, bouquetins et chamois), alors que les données pour le mulot et la souris sont rares. «D’ailleurs, on se trompe souvent entre ces espèces», remarque Michel Blant.

Plus on connaît, plus on a envie de protéger.
Muriel Morand Pilot, propriétaire d’un jardin

A Chézard, le hérisson est bien présent. «Il vient même quand je dors au jardin», explique Muriel Morand Pilot, qui a aménagé sa propriété pour maximiser la biodiversité. Elle a d’ailleurs profité des conseils d’un autre biologiste, Valéry Uldry. Mandaté par le Parc Chasseral, ce dernier dispense des conseils aux propriétaires afin de rendre leurs coins de verdure plus accueillant pour les animaux.

Michel Blant et deux tunnels à empreintes. Photo: David Marchon

Faire revenir des animaux au jardin

«On a coupé le talus ici pour mettre la terre à nu. On a tous de suite eu des abeilles sauvages qui sont venues», note Muriel Morand Pilot. «Plus on connaît, plus on a envie de protéger. Le but, c’est de recréer les milieux qu’il n’y a plus dans la nature.» A Cernier, Jean-Pierre Berger, un autre propriétaire de jardin chez qui Michel Blant a posé ses «pièges à empreintes», a, lui, aménagé un tas de bois pour attirer les petits animaux.

Pour compléter cette première étude, l’association Nos voisins sauvages va prochainement profiter d’un travail de diplôme d’un étudiant, qui «traquera» le muscardin à travers la commune. «On aura un état de la population de cet animal», apprécie Michel Blant.

D’ici-là, peut-être qu’une de ces petites bestioles aura laissé son empreinte dans le système du biologiste. Une petite trace pour la postérité, et pour la science!

Les découvertes neuchâteloises de la nouvelle bible des mammifères

Grâce au nouvel «Atlas des mammifères de Suisse et du Liechtenstein», on sait désormais que 99 espèces de bestioles poilues vivent à l’état sauvage dans nos contrées. Signe réjouissant pour la biodiversité, c’est 12 espèces de plus qu’en 1995, date du dernier recensement similaire.

Certaines espèces sont invasives et n’ont pas grand-chose à faire ici (ragondin, raton laveur ou cerf sika), d’autres étendent leur territoire (chacal doré, genette) ou reviennent (loup, loutre, ours brun). Mais certaines espèces ont aussi été découvertes grâce à la génétique.

A Neuchâtel, on est d’ailleurs bien servi à ce niveau, puisque deux espèces font ainsi leur entrée dans cette bible des mammifères. Ainsi, on a récemment pu distinguer les pipistrelles pygmée et commune. «Pour identifier les espèces de chauve-souris, on peut écouter leurs cris», explique Michel Blant. Or, via la bioacoustique, les chercheurs ont remarqué que certaines pipistrelles émettaient des ultrasons différents. La génétique a ensuite confirmé qu’il y avait deux espèces, là où les yeux des hommes n’en avaient repéré qu’une.

Autre particularité de ce coin de territoire: on n’a pas les mêmes campagnols agrestes entre le haut et le bas du canton. Contrairement à son cousin fouisseur (le responsable des dégâts dans les champs), cette espèce de «souris» des cours d’eau est génétiquement différente entre individus du nord et du sud de l’Europe. Et la limite entre les aires de répartition traverse le canton. «Par contre, au niveau de la biologie ou des comportements, on ne voit pas de différence.»

En chiffres

99 espèces différentes de mammifères vivent à l’état sauvage en Suisse.

30 espèces sont des chauves-souris, 27 des rongeurs, 16 des carnivores, 14 des insectivores. Le reste est constitué de lièvres, de lapins (4) et de grands mammifères herbivores (8).

1,14 million de données d’observation ont été compilées pour dresser les cartes de répartition.

478 pages forment «L’atlas des mammifères de Suisse et du Liechtenstein».

8 années ont été nécessaires pour mener à bien le projet (lancement en 2013).

par Matthieu Henguely