Et la Mort l'emporte encore

02 août 2015, 19:52
/ Màj. le 20 oct. 2015 à 10:39

CRITIQUE - PAR TIMOTHÉE LÉCHOT

Accusée d'injustice, la Mort défend sa cause. Que peut contre elle le pauvre fermier qui, ayant perdu sa femme trop tôt, accuse l'injustice de son infinie douleur? Quoique la scène soit d'ombres, quoique son corps soit noir, la Mort est brillante d'intelligence froide et d'humour sombre. Elle a réponse à tout.

Cette dispute verbale entre la Mort rationnelle et la passion vivace d'un jeune homme endeuillé fait l'objet d'un dialogue allemand: «Le laboureur de Bohême», écrit en 1401. Ayant lui-même perdu une épouse, son auteur Johannes von Saaz donne au propos philosophique et théologique du débat des accents pathétiques très sincères et touchants, offrant au texte médiéval une victoire éternelle sur l'oubli.

Jeudi à La Chaux-de-Fonds, la Compagnie Heureuse a créé «Le laboureur de Bohême» dans une version théâtrale et francophone soignée. Un puissant travail littéraire sur le sens et le son des mots nous ramène à une époque où la philosophie et la poésie se rejoignaient parfois dans un même élan de l'âme et de l'esprit.

Le metteur en scène Julien Barroche théâtralise peu le dialogue en prose. La salle de l'ABC reste plongée dans une profonde pénombre; les deux comédiens sont presque immobiles. Au fond, le spectateur regarde moins la scène que l'empreinte du dialogue dans le théâtre de sa propre imagination. Difficile de concevoir une pièce plus intériorisée.

Parmi les rares éléments visibles, un jeu d'échecs représente le pouvoir de la Mort et un rayon de lumière marque la présence d'un arbitre: Dieu. Un peu simple et naïf, ce symbolisme n'a pourtant rien d'incohérent: les grandes douleurs sont toujours l'heure des grandes questions. Le vrai malheur ne fait pas dans la nuance.

La Chaux-de-Fonds, théâtre ABC, ce soir à 20h30, demain à 17h30