L'autodafé du pasteur Jones enflamme l'Afghanistan

Un intégriste américain avait brûlé un exemplaire du Coran il y a deux semaines. Un geste qui a valu la colère de la population de Mazar-e-Charif qui a tué plus de 10 personnes ce week-end.
02 août 2015, 19:52
/ Màj. le 20 oct. 2015 à 10:39

Jamais, peut-être, les Afghans n'avaient exprimé avec autant de virulence leur attachement au Coran et leur hostilité à l'Amérique. Un hasard? Depuis trois jours, ils enchaînent les manifestations dans l'ensemble du pays, dénonçant l'autodafé du livre sacré de l'islam par le pasteur Terry Jones.

Le 20 mars dernier, cet intégriste qui dirige un groupuscule chrétien aux États-Unis a brûlé en public un exemplaire du Coran dans sa paisible Floride. Cette éruption de colère intervient alors que la frustration de la population afghane est à son comble. Après dix ans de guerre contre les talibans, les Afghans attendent toujours, dans leur grande majorité, les améliorations socio-économiques promises par la coalition en 2001. Quant à la sécurité, elle se dégrade de jour en jour. Hier, le président Hamid Karzaï en personne a demandé à Barack Obama que cela «ne se reproduise plus». Le 24 mars, il avait qualifié l'autodafé d'«acte obscène et insultant». Vendredi, les protestations - largement encouragées par les mollahs au cours de leur sermon hebdomadaire - ont pris un tour dramatique à Mazar-e-Sharif, au nord de l'Afghanistan. Des centaines de manifestants ont marché sur le complexe des Nations unies, attaquant les bâtiments avec une violence peu commune. Quatre des Gurkhas népalais chargés de la sécurité du complexe, mais ayant reçu l'ordre de ne pas tirer sur des civils, ont été fauchés par des manifestants armés. «Les Nations unies ne tirent pas sur les foules, même si elles sont menaçantes», dira plus tard Staffan de Mistura, le représentant spécial du secrétaire général de l'ONU en Afghanistan. Il expliquera aussi comment ont été tués trois des employés qui se trouvaient à l'intérieur du complexe. Un Roumain, un Suédois et un Norvégien. Ils s'étaient réfugiés dans le bunker construit en cas de bombardement. Les insurgés - des talibans, affirme Staffan de Mistura -, pillent et brûlent les bureaux. Ils n'ont aucun mal à enfoncer la porte du bunker. Ils tirent sur les trois Européens, en décapitent même un. Le chef de mission, le Russe Pavel Ershov, ne doit sa survie qu'à sa parfaite maîtrise du dari, l'une des langues afghanes. Il plaide auprès des assassins, affirme qu'il est musulman. Ils le laissent partir. Malgré ce lourd bilan, le plus tragique pour l'ONU en Afghanistan depuis 2001, Staffan de Mistura a martelé que les Nations unies ne quitteraient pas le pays. «Je suis profondément attristé et aussi très choqué par ce que j'ai vu, a-t-il déclaré en rentrant de Mazar-e-Sharif, mais nous poursuivrons notre travail. Nous ne nous laisserons pas intimider.» Au cours du week-end, la violence s'est étendue à la province de Kandahar, le fief des talibans, au sud du pays. Samedi et hier, les affrontements entre manifestants et forces de l'ordre ont fait entre dix et douze morts et une centaine de blessés dans la ville même de Kandahar, mais aussi dans plusieurs districts avoisinants.

Plus brutal mais dans la même veine que Karzaï, Zalmay Ayoubi, le porte-parole du gouvernement prov incial, a lancé: «Tout cela est la faute d'Américains idiots, infidèles et blasphémateurs.», ajoutant que le peuple avait le droit de montrer sa colère devant la désacralisation du Coran. /MFC-Le Figaro