L’écrivaine Odile Cornuz écrit à nos aînés

Chaque jour, «ArcInfo», ses partenaires médias et les EMS proposent une lettre adressée aux personnes les plus concernées par le Covid-19. Aujourd’hui, Odile Cornuz, écrivaine neuchâteloise, s’adresse à Laura, une dame se promenant sur un balcon.
28 mai 2020, 05:30
/ Màj. le 28 mai 2020 à 05:30
Lettres-aines-OdileCornuz

Home de Clos-Brochet, Neuchâtel, le 28 mai 2020

Ma chère Laura,

Sur le balcon du cinquième étage, je vous vois faire votre promenade – une promenade réduite en comparaison avec celles que vous meniez dans le quartier, ou plus loin, avant.

Mais il y a tant «d’avant» dans votre vie… L’avant de l’Italie de votre jeunesse, se déployant parmi les beautés de l’Emilie-Romagne, ou sur le fond plus sombre du joug de Mussolini, accueillant Hitler à Bologne (et vous, enfant, en robe plissée, vous demandant si cet homme était assez bête pour ne pas avoir remarqué que seules les façades des maisons qui bordaient le défilé avaient été repeintes pour l’occasion). L’avant de votre vie de famille avec vos trois enfants.

L’avant de votre activité professionnelle comme infirmière en psychiatrie dans une institution de la région. L’avant quand vous habitiez encore chez vous, au-dessus de l’appartement que j’occupe – avant cette fragilité qui vous a poussée à rejoindre le home. L’avant quand vous décidiez de sauter dans le premier train en partance pour Zürich, Genève ou Locarno, selon l’humeur du matin. L’avant quand vous prépariez pour vos invités un fameux flan caramel. L’avant confinement, bien sûr…

J’aimerais vous dire, chère Laura, que malgré l’immobilisation progressive qui a gagné votre vie – et celle de nous toutes et tous – votre présence sur ce balcon, dans cet espace réduit, offre à celles et ceux qui vous observent une confiance dans ce qui vient, dans les événements, dans ce qu’il faut bien traverser en termes d’épreuves mais aussi de joies, modelant les histoires individuelles tout comme la grande histoire. Votre curiosité du monde, votre soif de culture, votre manière de faire face à l’adversité – ces facettes de votre personnalité m’ont toujours impressionnée.

Alors cette lettre je vous l’adresse, parce que j’aimerais souligner ceci: vous représentez un modèle, une possibilité de vieillir avec dignité, ouverture, sagesse. Pour ma petite quarantaine, c’est extrêmement précieux – vu que vous avez parcouru plus du double de mon âge! Ce que je vous souhaite, c’est de retrouver l’air libre – et pas seulement celui du balcon. Je me réjouis de cette excursion évoquée il y a quelques mois: celle d’une terrasse en bord de lac où déguster ensemble des filets de perche.

Pas de grands discours, juste du vivre ensemble, un petit plaisir, du temps pour évoquer ce qui nous touche. D’ici là, je vous fais signe de mon balcon au vôtre, du premier au cinquième – entre les fleurs qui égaient la rue.

A bientôt, chère Laura. Prenez soin de vous!





A lire aussi: toutes les «Lettres à nos aînés»

Ces lettres sont lues dans l’émission de la RTS «Porte-Plume» diffusée du lundi au vendredi de 11 heures à 11 h 30. Une opération en partenariat avec «Le Nouvelliste», «Le Quotidien jurassien», «Le Journal du Jura», «La Liberté», «La Côte» et le mensuel «Générations».