22.01.2016, 00:01  

Wikipédia en manque de femmes

chargement
Par anouchka wittwer

INTERNET - Sur la célèbre encyclopédie en ligne, qui fête ses 15 ans en janvier, près de 90% des contributeurs sont des hommes. A Genève, des ateliers tentent de faire bouger les choses.

Chaque mois, Wikipédia subit un lifting de plus de dix millions de modifications, et 20 000 nouveaux articles sont créés par cette communauté avoisinant les 60 millions de contributeurs. Et les contributrices? Si peu. Bienvenue dans l’encyclopédie biberonnée à la testostérone, qui est entrée en ce mois de janvier dans sa période d’adolescence en soufflant ses quinze bougies. Car il se chuchote que sur Wikipédia, neuf contributeurs sur dix seraient de sexe masculin…

Cette constatation a fait tant de vagues qu’elle est venue s’échouer jusqu’en Suisse romande, aux pieds de la fondation Emilie Gourd, porte-voix des féministes en terre genevoise. Qui ne pouvait décemment pas rester coite. C’est ainsi que sur son impulsion, fin 2015, s’est déroulé dans la ville de Calvin le premier cycle de six ateliers destinés à sensibiliser les internautes à ce «gender gap» et à faciliter leurs premiers pas en tant que contributeurs au sein de l’encyclopédie numérique. Plusieurs partenaires ont été approchés pour participer au projet: le service égalité de l’Université de Genève, Wikimedia CH (lire ci-dessous) et deux contributrices engagées, que les wikipédiens connaissent sous les pseudonymes Nattes à Chat et LaMèreVeille.

Bohémienne intellectuelle

Dans la réalité, Natacha Rault et Marie-Pierre Vidonne sont toutes deux aux commandes de ces ateliers Wikipédia, dont la deuxième série a démarré mardi dernier à Genève. La participation y est gratuite, mais à une condition: produire un article sur une femme suisse romande qui n’a pas encore sa page Wikipédia.

«Car le problème a deux racines», précise Natacha Rault. «D’un côté, l’archétype du producteur de contenu sur Wikipédia est un universitaire mâle, blanc et sans enfant, ce qui produit des biais dans les contenus, et de l’autre, les articles concernant les femmes sont nettement moins nombreux.» Pour preuve, en janvier 2015, seules 15% des biographies du Wikipédia anglophone concernaient des femmes...

Mais quid des biais dans les contenus? «Prenez Lou Andreas-Salomé par exemple», poursuit Natte à Chat. «Cette femme est philosophe et romancière, et pourtant sur sa page on peut lire que ‘la vie de Lou Andreas-Salomé reste celle d’une bohémienne intellectuelle paneuropéenne qui voyage en permanence’». Une pléthore d’études se sont penchées au chevet de ce gender gap pour l’ausculter, mais difficile d’en tirer un remède unique: chacune pointe du doigt un symptôme différent. Manque d’intérêt de la part des femmes? Manque de temps? Manque de confiance en soi? Pour certaines participantes au premier atelier de cette année, ce serait un peu tout cela à la fois.

Remarques désobligeantes

Mais une autre composante vient s’ajouter à ce lot de raisons. «Je suis assez peu active sur internet, mais j’ai l’impression que dès que les femmes interviennent, sur Wikipédia ou ailleurs, ça entraîne des violences verbales, des attaques… Ça peut faire peur et surtout faire fuir!», soutient Valérie. Elle n’est pas la seule, ni la première à soulever l’animosité dont peuvent faire preuve certains autres contributeurs. Guy, l’un des trois hommes présents à cet atelier, acquiesce. Pour lui, il n’est pas étonnant que les femmes partagent moins leurs connaissances sur l’encyclopédie. «On écrit, on s’investit, on met du temps pour produire un article, et une fois qu’il est publié, il arrive que quelqu’un vienne vous agresser et vous envoyer publiquement des remarques désobligeantes à la figure (réd: toutes les discussions sont publiques sur le site)…»

Car la moindre contribution peut déboucher sur des discussions sans fin touchant au fond ou à la forme du texte ajouté, et certains contributeurs n’hésitent pas à vilipender les nouveaux arrivants qui n’ont pas encore saisi tous les codes d’usage à respecter. Et parfois, ils ne prennent pas le temps d’y mettre les formes.

Marathons éditoriaux

Nombreuses sont les initiatives collaboratives qui tentent de contrer ce déséquilibre des sexes au sein de Wikipédia. L’«Inspire campaign» menée en 2015 cherchait à réduire ce gender gap en lançant une grande chasse aux idées mettant à contribution la matière grise de tous les utilisateurs. Alors que l’un condamnait l’interface «hideuse» du site web qui ne pouvait forcément que déplaire aux femmes, d’autres ont proposé d’introduire le concept d’articles rétribués. Et un autre encore a timidement avancé qu’il était peut-être temps de ne plus mélanger investissement des femmes en tant que contributrices et combat féministe. Deux ans plus tôt, la Gender Gap Task Force a vu le jour, créée pour alimenter le site en contenus aux perspectives féminines et améliorer de tels articles ou pages déjà existants mais incomplets. Chaque année, les Edit-a-thons Art+Feminism, journées de marathons éditoriaux, réunissent des centaines de rédacteurs qui parviennent à agrandir considérablement la liste des personnalités féminines présentes sur Wikipédia.

Et pourtant, elles stagnent. En 2011, Sue Garner, alors directrice générale de la fondation Wikimedia, s’était donné un objectif: d’ici 2015, la part de contributions féminines devait atteindre les 25%. Il a bien fallu se rendre à l’évidence: mission impossible. «Je n’ai pas réussi. Nous n’avons pas réussi. La fondation Wikimedia n’a pas réussi. La solution ne viendra pas de la fondation Wikimedia.» Mais d’où viendra-t-elle?

Banque de fromages

Ce qui importe particulièrement à Wikimedia CH, l’antenne suisse de la maison-mère Wikimedia Foundation aux Etats-Unis, c’est que les contributeurs puissent concrétiser leurs idées de projets. L’association octroie des bourses, qui peuvent monter jusqu’à 500 francs, à tous les concepts qui méritent de dépasser le stade de la pensée. C’est ainsi que Guy Waterval, retraité, peut acheter ses fromages. Ceux qu’il doit photographier pour réaliser son projet Wiki Loves Cheese sur la médiathèque au contenu libre Wikimedia Commons. Dans l’idéal, il aurait voulu échafauder un catalogue d’images exhaustif de toutes les spécialités suisses, mais devant l’ampleur de la tâche, il se consacre pour l’instant au canton de Fribourg.

«J’avais envie de mettre en avant des acteurs du canton qui utilisent et promeuvent les produits du terroir. Et un jour, mon médecin m’a dit qu’il fallait absolument que je fasse de l’exercice, pour que le jus circule, vous voyez!». Et son projet se développe encore un peu plus. «C’est là que j’ai eu l’idée d’un circuit de Fribourg, le canton où j’habite, axé d’un côté sur les fromages originaires du canton, et de l’autre sur les chapelles fribourgeoises. Comme c’est moi qui me rends directement sur place, pour aller rencontrer les fromagers par exemple, ça me fait bouger.» Mais Guy ne compte pas s’en tenir à cet unique projet. En plein dans Wiki Loves Cheese, il pense déjà à un autre projet. «J’ai envie de me lancer dans une collection de documentation photo qui concerne la biologie et la botanique. Ce serait une banque de données utile dans le domaine de l’éducation, que les universités ou même les écoles primaires pourraient exploiter. J’aimerais notamment travailler sur l’histologie animale et humaine. J’ai remarqué par exemple que les étudiants en médecine n’avaient pas assez de ressources photographiques pour tout ce qui concerne l’hématologie. Bien sûr, il faudra que je sois coaché et orienté par des spécialistes.» Histoire de ne pas faire de faux pas.

Petites culottes

Anecdote cocasse, s’il en est: Wikipédia est né grâce à 100 000 dollars de fonds provenant de Bomis, site web dont Jimmy Wales, fondateur de Wikipédia, était l’un des trois CEO. Pourquoi cocasse? Parce que Bomis n’est autre qu’une plateforme qui a pris du galon en se spécialisant dans les contenus destinés à un public masculin, proposant une base de données affichant des clichés de femmes en petite culotte ou en rien du tout…


  Vous devez être identifié pour consulter cet article

Top