23.06.2012, 00:01  

De Solférino à la guerre des drones

chargement
1/4  
Par PROPOS RECUEILLIS PAR

CROIX-ROUGE - Le droit international humanitaire est né sur un champ de bataille, un 24 juin 1859. Interview de l'historien Philippe Bender.

SARA SAHLI

Le sang ruisselle sur les dalles. L'odeur de gangrène prend à la gorge. Les morts sont entassés sur les vivants dans l'église Chiesa Maggiore de Castiglione. "Pendant les journées du 25, du 26 et du 27, que d'agonies et de souffrances" , décrit Henri Dunant, témoin de la bataille de Solférino, le 24 juin 1859. " Les femmes de Castiglione, voyant que je ne fais aucune distinction de nationalité, suivent mon exemple en témoignant la même bienveillance à tous ces hommes d'origines si diverses. "Tutti fratelli", répétaient-elles avec émotion", poursuit le fondateur de la Croix-Rouge, dans son "Souvenir de Solférino", publié en octobre 1862.

Le droit international humanitaire est né sur un champ de bataille. De celle qui opposa Napoléon III aux Autrichiens en Italie aux drones et aux frappes "chirurgicales", les lignes de front ont bougé. Survol jusqu'à ces "nouveaux Solférino" avec le Valaisan Philippe Bender, historien de la Croix-Rouge.

Qu'est-ce qui distingue la guerre de l'époque d'Henri Dunant des plus anciennes?

Avec la guerre de Sécession américaine, Solférino est l'un des premiers exemples de guerre moderne. La puissance de destruction des armes atteint un niveau inouï avec l'artillerie et les nouveaux fusils. Et puis les guerres du 19e siècle ne sont plus des guerres en dentelle, toutes les forces sont lancées sur le champ de bataille. Les armées françaises, piémontaises et autrichiennes ont engagé près de 330 000 soldats à Solférino.

Mais seulement une dizaine de médecins militaires pour s'occuper de 40000 blessés...

Le combat terminé, les états-majors, monstres d'imprévoyance et de désordre, veillaient plus sur leur matériel et leurs chevaux que sur leurs hommes. Les secours étaient quasi inexistants. Souvent, les soldats crevaient comme des chiens. C'est ce contraste brutal entre les espérances du siècle, qui se voulait celui du progrès, des idées, des utopies, et l'inaction des Etats et des armées envers leurs soldats qui choque dans le "Souvenir".

Le cri d'humanité lancé par Henri Dunant a été entendu. Il a eu cette intuition qu'il fallait mettre des règles dans ce chaos, inscrire dans le droit les normes qui délimiteraient un espace humanitaire neutre sur le terrain des combats.

Puis les affrontements entre Etats font place à la guerre idéologique.

C'est le grand choc de la Seconde Guerre mondiale. La guerre totale et totalitaire avec la destruction de peuples dans des camps de concentration au nom de la supériorité raciale notamment.

C'est à ce moment que la Croix-Rouge prend conscience de la fragilité de son statut? Elle a connu de grands succès, comme dans l'aide aux prisonniers de guerre. Mais aussi de graves échecs. La Croix-Rouge n'a pas pu empêcher l'extermination des Juifs par les Nazis, ou le sort que l'on a réservé aux prisonniers russes pendant la Seconde Guerre mondiale.

Mais le mouvement est conscient de ses faiblesses, des difficultés de son engagement. Le droit international humanitaire, les conventions de Genève sont à réviser continuellement.

La Croix-Rouge cherche un espace neutre sur le terrain des combats. Où se trouve-t-il quand des pilotes commandent des drones à distance?

Le droit essaye de rattraper la réalité de ces nouvelles guerres. Technologique, ethnique, religieuse, civile, terroriste... La guerre actuelle a de multiples facettes. La Croix-Rouge se doit de prendre en compte ces évolutions.

Ce qui pose problème, c'est que l'idée de la Croix-Rouge, ses règles fondamentales ne font plus toujours consensus aujourd'hui. Jusqu'ici, à ce niveau de civilisation, même s'il y avait des violations, on y adhérait dans l'ensemble. Ceux qui ne le faisaient pas étaient mis au ban de la société. Des Etats craignent parfois que la Croix-Rouge s'immisce dans leurs affaires, dans leur mode de gouverner pas toujours respectueux du droit.

L'emblème de la Croix-Rouge est-il menacé?

Je ne crois pas. Même si on constate malheureusement des agressions croissantes envers les humanitaires qui débouchent parfois sur la mort, la Croix-Rouge, à la différence des ONG, fait partie du système juridique international. Elle travaille sur la base des conventions signées par les Etats. Ce qui fait sa force mais parfois aussi sa faiblesse. Car à la fin, elle dépend de la bonne volonté des Etats. Et puis, ne l'oublions pas, l'action de la Croix-Rouge, n'est pas confinée aux seuls champs de bataille.

Son action civile et sociale n'est-elle pas une extension de sa mission première?

Gustave Moynier, qui fonda la Croix-Rouge avec notamment Henri Dunant, éprouvait déjà la crainte du "qui trop embrasse mal étreint". Mais cet élargissement des tâcjes était logique: pas une contradiction mais un approfondissement de la vocation originelle. Car la souffrance humaine existe tant dans les épidémies, les maladies, les catastrophes, la misère, la condition des réfugiés que dans les guerres. La Croix-Rouge est un humanisme, et l'homme ne se divise pas.

UN CHOCOLATIER ZELE

"...un négociant de Neuchâtel se consacre pendant deux jours à panser les plaies, et à écrire pour les mourants des lettres d'adieux à leurs familles; on est obligé par égard pour lui de ralentir son ardeur" . Ce Neuchâtelois zélé auquel Henri Dunant consacre ces lignes du "Souvenir de Solférino" n'est autre que le chocolatier Philippe Suchard (1797-1884). Le père de la célèbre marque de chocolat était à Castiglione, au lendemain de la bataille de Solférino, le 24 juin 1859, soignant les blessés en compagnie du futur fondateur de la Croix Rouge.

CHIFFRES CLES

1863 Henri Dunant, le général Dufour, Gustave Moynier, Louis Appia et Théodore Maunoir forment le Comité pour secourir les blessés de guerre. Il devient le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en 1875 et adopte le symbole de la Croix-Rouge sur un fond blanc (l'inverse du drapeau suisse).

12 Etats signent la première Convention de Genève en août 1864, qui protège les soldats blessés sans discrimination et ceux qui les soignent.

7 principes fondamentaux de la Croix-Rouge: Humanité, Impartialité, Neutralité, Indépendance, Volontariat, Unité, Universalité.

188 sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.

100 millions de volontaires dans le monde et 300 000 collaborateurs professionnels dans le monde.

"Dunant n'était pas un pacifiste!"

Henri Dunant, fondateur de la Croix-Rouge, ne contestait pas la guerre. "Dans la première partie du "Souvenir de Solférino", il vante même les exploits des commandants. Dunant n'était pas un pacifiste! Du moins dans sa jeunesse... ", explique Philippe Bender, historien de la Croix-Rouge. "Il semble considérer la guerre comme un duel entre guerriers d'honneur. Sa conception est proche de celle de la chevalerie. L'idée de civiliser la guerre existait dans l'Ancien régime. Il voulait conserver cet esprit avec la Convention de Genève. Certes la guerre est inhumaine, disait-il, mais elle n'est pas hors de l'humanité."

L'idée que le droit pourrait maîtriser la barbarie de la guerre dominait encore les esprits jusqu'à la Première Guerre mondiale. "Mais Verdun, la Somme, le chemin des Dames vont ruiner cette idée" , poursuit l'historien. "La civilisation de la guerre dans l'Ancien régime ne s'appliquait qu'aux chrétiens. La Croix-Rouge va élargir le cercle des bénéficiaires de cette conception. L'humanitaire prend un caractère universel" .

CONTEXTE

24 juin 1859. L'affrontement entre les armées de Napoléon III et du Piémont et les troupes austro-hongroises laisse une scène de désolation à Solférino, en Italie du nord. 40 000 morts et blessés gisent sur le champ de bataille sous les yeux d'Henri Dunant. Venu rencontrer l'empereur pour des affaires commerciales, il repartira bouleversé. De retour à Genève, le jeune homme écrira un "Souvenir de Solférino". L'ouvrage, publié il y a 150 ans, donnera l'impulsion à la création de la Croix-Rouge.


  Vous devez être identifié pour consulter cet article

Top