08.06.2012, 00:01  

Les trois fantastiques toujours un peu plus dans l'histoire

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Roger Federer s'attaquera au No 1 mondial Novak Djokovic cet après-midi à Paris, en demi-finale. 
KEYSTONE
Par PARIS LAURENT KLEISL

TENNIS - Djokovic, Nadal et Federer se retrouvent en demi-finales à Roland-Garros.

Paris et ses monuments, appât facile d'une richesse absurde. Paris et ses petits quartiers, ses recoins où la mégapole dévoile son intimité au hasard des boulevards. Paris et ses clodos, victimes non consentantes d'un système qui les a broyés. L'autre soir, sous les lumières tapageuses de la rue de Rivoli, ils étaient trois dans un carton, sagement assis devant la vitrine opulente d'un magasin de fringues pas faites pour eux. En grande discussion, ils snobent superbement les passants, jusqu'à oublier de leur quémander l'aumône. "Non, non, non, Federer, il est fini!", lance le premier. "II est trop vieux et il traîne la patte. J'étais devant un bar l'autre après-midi, je l'ai un peu vu à la télé, je suis sûr qu'il est blessé." Le deuxième enchaîne, le regard vif: "Nadal, il n'y a que Nadal. C'est une bête, ce type!" Le troisième suit la conversation, captivé par les paroles de ses collègues d'infortune, comme étourdi par cet étonnant instant de surréalisme citadin. Il coupe: "Dites les gars, l'Euro, ça ne commence pas ce week-end?"

La société les a happés, les trois clodos dans leur carton. Pourtant, ils continuent d'alimenter un fond de passion, ce carburant essentiel à leur survie. Ça valait bien un "p'tit" billet de cinq euros, non?

Les trois fantastiques sont en marche. Ils réécrivent le tennis, poussant chaque jour un peu plus les limites de l'inconcevable. Les records tombent avec frénésie, comme les instantanés frivoles d'une épopée sans fin. Dans l'ordre du classement mondial, Novak Djokovic, Rafael Nadal et Roger Federer ont transformé l'excellence en norme, en routine. "Novak cherche à compléter un Grand Chelem sur deux ans, Rafa entend décrocher son septième titre ici, ce qui consisterait un nouveau record. Et moi, je cours après mon 17e tournoi du Grand Chelem. Le tennis vit des moments incroyables!" , rappelle le Bâlois.

Les demi-finales d'aujourd'hui - Nadal (No 2) - David Ferrer (No 6) dès 13h, suivi de Djokovic (No 1) - Federer (No 3) - soulignent la régularité des patrons. Quand ça compte, ils ne se défilent pas. Même envoyés dans les cordes, ils déterrent les ressources qui font d'eux ces surhommes vénérés. Au rayon instinct de survie, Djokovic a donné une leçon à Jo-Wilfried Tsonga en quarts de finale. Quatre balles de match sauvées, quatre prises de risque aussi énormes que géniales. "Peut-être a-t-il eu du courage, peut-être est-il complètement fou?" , glisse Nadal. "Il y a un petit peu de chance, un petit peu de confiance, un petit peu du fait que Novak est bon... Un autre joueur contre un Tsonga aussi inspiré ne se serait pas qualifié. D'un autre côté, c'est aussi pour ça que Novak est No 1 mondial."

"Dans la tête"

Comme ses deux collègues célestes, le Serbe s'appuie sur un mental de conquérant et une inébranlable assurance. "Aucune explication rationnelle ne peut décrire ce qu'on est censé faire pour sauver une balle de match" , note Djokovic. "Il faut être fort mentalement, croire en ses coups, croire en soi, et rester calme. Physiquement, tous les meilleurs joueurs sont en pleine forme et tapent très bien dans la balle. Ce sont juste deux ou trois points qui décident du vainqueur, et cela se décide dans la tête."

Des trois fantastiques, Nadal est celui qui traverse la quinzaine parisienne le plus placidement. Un jeu de massacre matérialisé par une série de succès en trois sets. "Nadal a amélioré son jeu, son service, il monte à la volée, il a également une capacité de défense extraordinaire" , remarque John McEnroe, aujourd'hui consultant pour un réseau américain. "Il court sur toutes les balles, il réussit à glisser, à trouver un moyen de la jouer. Il sort des coups qui ont l'air impossibles, des balles que l'on n'aurait jamais jouées à mon époque. Il ne prend jamais rien pour acquis." Le No 1 mondial du début des années 1980 dépeint ainsi l'évidence de l'outrancière domination du Majorquin.

David Ferrer, son adversaire du jour, ne se berce pas d'illusions. "De mon point de vue, Rafa est le meilleur joueur de l'histoire sur terre battue" , affirme-t-il. "S'imposer contre lui, c'est pratiquement impossible. On peut prendre un set, mais prendre un set et gagner le match, ce n'est pas du tout pareil!" Encore une victime consentante.

Une éternité sur le court

Federer et Djokovic, eux, ont quelque peu écorné leur statut divin. Des sets perdus, des batailles épiques en quarts de finale, le Suisse et le Serbe tâtonnent. Le premier a passé 13h11 sur le court pour se qualifier, le second 14h30. Une éternité par rapport à Nadal (10h37) et Ferrer (11h19). "Ils n'ont pas encore réussi à déployer tout leur jeu. S'il entend gagner, Roger doit impérativement élever son niveau" , admet McEnroe. "Il est très difficile de dire ce qui va se produire. Il se peut que l'un des deux sorte son meilleur tennis."

En 2011, au même stade du récit parisien, Federer et Djokovic avaient au même moment "sorti leur meilleur tennis", produisant l'un des plus beaux matches jamais disputés à la Porte d'Auteuil. Une lutte de géants remportée en quatre sets par Federer, "une demi-finale extraordinaire" , pour reprendre les mots de Djokovic. "Entre ces deux-là, il est impossible d'émettre un pronostic" , dit Nadal. "Qui aurait pu dire l'année dernière que Roger battrait Novak? Personne. Au plus haut niveau, le tennis est un sport où l'on ne peut rien prédire."

Il leur a fallu deux semaines, mais ils se retrouvent enfin, les trois fantastiques.

Maria proche du but

Maria Sharapova (no 2, photo Keystone) n'est plus qu'à une victoire d'un Grand Chelem de carrière. Elle disputera demain face à la surprenante Sara Errani (no 21) sa première finale à Roland-Garros, avec la certitude de redevenir no 1 mondiale.

La Russe de 25 ans est assurée de détrôner Victoria Azarenka grâce à sa victoire aisée (6-3 6-3) obtenue en demi-finale face à une décevante Petra Kvitova (no 4). Sara Errani avait auparavant déjoué les pronostics en s'imposant 7-5 1-6 6-3 face à Samantha Stosur (no 6) dans un match qui avait démarré avec une heure et demie de retard en raison de la pluie.

La troisième tentative aura donc été la bonne pour Maria Sharapova, qui avait échoué à deux reprises en demi-finales à la Porte d'Auteuil (2007 et 2011). Sacrée à Wimbledon en 2004, à New York en 2006 puis à Melbourne en 2008, elle attend depuis bien longtemps un quatrième trophée majeur.

Battue en finale l'an passé à Londres puis en janvier dernier à l'Open d'Australie, la Russe n'a en fait pas été à pareille fête depuis qu'une grave blessure à l'épaule droite l'avait privée de tennis pendant neuf mois entre août 2008 et mai 2009. SI

Trois clodos sagement assis dans un carton

BILLET LAURENT KLEISL


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