03.08.2012, 00:01  

Les écrits de l'exil neuchâtelois

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Les écrits de l'exil neuchâtelois
Par FREDERIC S. EIGELDINGER

TRICENTENAIRE - Rousseau vit à Môtiers une révolution existentielle (VII).

Les miracles étant pour les faibles dans la foi ou les superstitieux, "il reste toujours prouvé par le témoignage de Jésus même, que, s'il a fait des miracles durant sa vie, il n'en a point fait en signe de sa mission". Ou encore: " Et tant s'en faut que l'objet réel des miracles de Jésus fût d'établir la foi, qu'au contraire il commençait par exiger la foi avant que de faire le miracle. Rien n'est si fréquent dans l'Evangile. C'est précisément pour cela, c'est parce qu'un prophète n'est sans honneur que dans son pays, qu'il fit dans le sien très peu de miracles; il est dit même qu'il n'en put faire à cause de leur incrédulité. Comment? C'était à cause de leur incrédulité qu'il en fallait faire pour les convaincre, si ses miracles avaient eu cet objet; mais ils ne l'avaient pas. C'étaient simplement des actes de bonté, de charité, de bienfaisance, qu'il faisait en faveur de ses amis, et de ceux qui croyaient en lui."

Ainsi Jean-Jacques justifie-t-il sa conviction avec force, s'appuyant pas à pas sur les Écritures dans les "Lettres écrites de la montagne" (1764) qui lui vaudront les foudres de la Compagnie des pasteurs de Genève et par ricochet celle de la Vénérable Classe de Neuchâtel .

"Car, Messieurs, je vous supplie de considérer que, vivant depuis longtemps dans le sein de l'Église, et n'étant ni pasteur, ni professeur, ni chargé d'aucune partie de l'instruction publique, je ne dois être soumis, moi particulier, moi simple fidèle, à aucune interrogation ni inquisition sur la foi: de telles inquisitions, inouïes dans ce pays, sapant tous les fondements de la Réformation, et blessant à la fois la liberté évangélique, la charité chrétienne, l'autorité du prince, et les droits des sujets, soit comme membres de l'Église, soit comme citoyens de l'État. Je dois toujours compte de mes actions et de ma conduite aux lois et aux hommes, mais puisqu'on n'admet point parmi nous d'Église infaillible qui ait droit de prescrire à ses membres ce qu'ils doivent croire, donc, une fois reçu dans l'Église, je ne dois plus qu'à Dieu seul compte de ma foi." (19 mars 1765.)

A l'occasion du tricentenaire, célébré cette année, de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, nous vous proposons une série d'articles retraçant les trois ans d'exil du Citoyen en terre neuchâteloise (1762-1765) à travers son vécu, ses relations et ses écrits. Septième volet: la révolution des écrits de Rousseau durant son séjour à Môtiers et sa relation à la foi.

La période d'exil de Rousseau à Môtiers se manifeste par une révolution dans ses écrits: c'est alors qu'il passe de la création à la justification de sa pensée et de sa vie. On ne dira jamais assez combien l'année 1762 est celle de sa révolution existentielle à 50 ans, même s'il considère lui-même dans ses "Confessions" des dates différentes: 1750 pour son entrée en écriture ou 1757 en raison sa rupture avec ses amis encyclopédistes (en particulier Diderot).

C'est certainement à Môtiers que Jean-Jacques a commencé en 1764, à partir d'ébauches, la rédaction de ses immortelles "Confessions". Seule certitude, avant le mois de septembre de l'année suivante, il a déjà recopié le premier Livre, selon le manuscrit de la Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel (BPUN), repris à Wootton en 1766 lors de son second exil. Il achèvera son oeuvre à Paris en 1770 après y avoir travaillé en Angleterre et en Dauphiné, non sans la recopier entièrement deux fois (manuscrits de Genève et de l'Assemblée nationale à Paris).

Quant aux publications de ses années d'exil dans la Principauté, elles sont des exemples de combat pour s'expliquer sur sa foi. Il s'agit de la "Lettre à Christophe de Beaumont" (1763) et des "Lettres écrites de la montagne" (1764). Deux oeuvres difficiles, rédigées dans la fièvre de la justification et qui lui vaudront les foudres des Eglises et des Etats.

La "Lettre à Christophe de Beaumont" est une réponse au mandement que l'archevêque de Paris a lancé contre l'"Emile". Avec ferveur, il y défend en tant que réformé sa "Profession de foi du vicaire savoyard", conforté par l'accueil que le pasteur de Montmollin lui a réservé à Môtiers et sûr d'être entendu de ses "frères": "Pénétré de reconnaissance pour le digne pasteur qui, résistant au torrent de l'exemple, et jugeant dans la vérité, n'a point exclu de l'Eglise un défenseur de la cause de Dieu, je conserverai toute ma vie un tendre souvenir de sa charité vraiment chrétienne. Je me ferai toujours une gloire d'être compté dans son troupeau, et j'espère n'en point scandaliser les membres, ni par mes sentiments ni par ma conduite." Malgré cet hommage appuyé, Genève va condamner l'ouvrage sous la pression de la France et le pasteur de Môtiers essuyer les critiques de ses confrères de la ville de Calvin.

Rupture avec Genève

Sûr d'avoir fait preuve de sa "bonne foi" , mais écoeuré par la réaction de sa patrie, Jean-Jacques renonce alors officiellement et définitivement à son titre de "Citoyen de Genève" (12 mai 1763), qu'il n'apposera plus sur la page de titre de ses prochains livres. Mais le suivant mettra encore davantage le feu aux poudres. Vexée de la renonciation de leur illustre concitoyen, l'oligarchie genevoise n'aura cesse de justifier son attitude à l'égard de la condamnation de l'"Emile" et de son auteur. En tête, le procureur Jean-Robert Tronchin, qui lance anonymement à partir de septembre des "Lettres écrites de la campagne" pour enrayer les "représentations" des citoyens et bourgeois qui utilisaient Jean-Jacques pour faire entendre la voix du peuple devant l'oligarchie "républicaine". Encouragé ou manipulé par ses amis, Rousseau va une nouvelle fois s'engager dans une cause qui lui semble juste par rapport à ses principes politiques, et il répond alors à Tronchin par les "Lettres écrites de la montagne", qui allumeront une "guerre civile" à Genève. Il va devenir le boutefeu de la sédition et le bouc émissaire des catastrophes par ses positions religieuses et politiques.

L'ouvrage est publié fin 1764 à Amsterdam avec la devise "Vitam impendere vero" entourée d'une couronne civique. Rousseau s'en prend aussi bien aux théologiens de Genève qu'aux institutions politiques de sa ville d'origine, qui tous deux ont dérivé de leur essence historique. Il joue le rôle du censeur Caton pour fustiger les indignités de la République. De fait, cet ouvrage met le point final à sa carrière polémique, mais il sera aussi celui qui lui vaudra le plus d'animosités personnelles. Le livre sera brûlé à Genève en même temps que le "Dictionnaire philosophique", de Voltaire. C'est à partir de cet écrit que tous ses tracas débuteront, à commencer par les venimeuses diatribes que le pasteur de Montmollin (animé par ses confrères genevois) lance contre lui dans ses sermons aussi bien que devant la Vénérable Classe des pasteurs, et qui finiront par la fameuse "lapidation".

Les mots de Frédéric II

Il est vrai que Rousseau sera appuyé par ses ex-concitoyens et par de nombreux Neuchâtelois (dont DuPeyrou et A. Pury) tous dévoués à sa cause par l'intermédiaire de Milord Maréchal. Mais les membres du Conseil d'Etat sont divisés sur le sujet. Ils envoient régulièrement à Berlin des informations sur les événements; cependant, le temps que met le courrier entre les deux villes va jouer en sa défaveur et précipiter la catastrophe. Elle se terminera par ces mots autographes de Frédéric II à l'adresse des pasteurs neuchâtelois: " Vous ne méritez pas qu'on vous protège, à moins que vous ne mettiez autant de douceur évangélique dans votre conduite qu'il y règne à présent d'esprit de vertige d'inquiétude et de sédition. Frédéric. "

La question centrale du "christianisme" de Jean-Jacques est au coeur du débat théologique. Comment peut-il se déclarer chrétien alors qu'il a mis en cause dès la "Profession de foi du vicaire savoyard" le péché originel au nom de la bonté originelle de l'homme ou qu'il a systématiquement stigmatisé les miracles de Jésus contre la superstition populaire?

Quel christianisme?

Sa réponse réside dans le fait que le mal est né de la société humaine, mais que: " la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. " C'est dire qu'il se dévoile comme un vrai théiste. " J'ai haï le despotisme en républicain et l'intolérance en théiste. " Le Christ est un homme, comme toute autre créature divine, mais l'élu de Dieu parmi d'autres pour dévoiler son message, à l'instar des prophètes, et sa parole renouvelle complètement la morale établie. Nul n'est autorisé à croire à toutes ces légendes pour forger sa foi s'il a confiance en l'amour du prochain, message premier de l'Évangile.

A lire ces deux derniers grands textes qui justifient largement la "Profession de foi du vicaire savoyard" ou le chapitre du "Contrat social" intitulé "De la religion civile", on comprend mieux ses persuasions. Acculé à s'expliquer, Rousseau n'y va pas par pas quatre chemins. Appuyant chacune de ses assertions par des références précises à la Bible, il réfute clairement avec logique et cohérence les accusations que toutes les Eglises ont lancées contre lui.

Et tout cela sera mêlé de conflits politiques dont il ne triomphera pas non plus et il deviendra le "boutefeu", le bouc émissaire de la "Guerre Civile" dont Voltaire se gaussera dans un long poème! Mais rien n'empêche aujourd'hui Genève de fêter avec fastes Rousseau pour le tricentenaire de son "maudit" citoyen... Et tenter de le réhabiliter adroitement en faisant son mea culpa. Mais c'est aussi le cas des Neuchâtelois.

Lettre au consistoire de Môtiers

Sur les miracles de Jésus


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