06.08.2012, 00:01  

"Monsieur Nicati, regardez ces champs dévastés. Aidez-nous!"

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Par SYLVIA FREDA

VALLEE DE LA BREVINE - Les paysans n'en peuvent plus des dégâts de sangliers.

A genoux. Des journées entières. C'est dans cette position que Gilbert Huguenin, 76 ans, paysan retraité au Bémont, a été très souvent vu, dans la Vallée de La Brévine. A retourner sans cesse les mottes de son champ pris régulièrement d'assaut, la nuit, par les sangliers sortis de la réserve des Jordans, qui se trouve juste à côté. "Groin enfoncé dans la terre, les bestioles viennent chercher à manger." Des bulbes et des racines essentiellement. "A passé 70 ans, pourtant petit-fils de paysan, je n'ai jamais vu une telle catastrophe!" , peine-t-il à dire la voix étranglée par les larmes. "Faites venir Monsieur Nicati! Il faut qu'il voie, qu'il comprenne! Ça ne peut plus durer comme ça!"

Une cascade d'ennuis

Les conséquences induites par des prés mis sens dessus-dessous par des sangliers? Les herbages ne poussent plus. Impossible d'y faire paître les génisses. Il faut remettre le sol en état et le réensemencer. Sinon au revoir aussi fourrage, et surtout au foin de qualité!

"Tous ces gestes agricoles prennent du temps! On reçoit bien des indemnités du canton selon la surface abîmée! Mais elles sont ridicules par rapport aux dégâts subis et aux heures qu'il faut ensuite pour tenter de rétablir une situation, souvent pour un temps éphémère. Le lendemain, les sangliers recommencent de plus belle!"

Contact est pris avec le conseiller d'Etat en charge de la Gestion du territoire. Personne n'y croyait, à l'homme du château, dans le Haut, les pieds dans l'humus... Même s'il était en vacances, Claude Nicati a accepté de venir sur le terrain, avec son épouse Michèle, biologiste de formation.

Alors qu'il pense aller à la rencontre de Gilbert Huguenin, il se retrouve devant cinq autres paysans, tous victimes de dégâts de sangliers et excédés. Parmi les gaillards présents, il y en a d'une certaine carrure.

"Je comprends que vous soyez en rogne" , lance le conseiller d'Etat. " Vous vous dites: Nicati fait rien! Mais on a prolongé la chasse du 1erseptembre jusqu'à la fin de l'année, afin de diminuer le nombre de sangliers. Et là, vous avez toutes les nuits des gardes-faune!"

Irrité, Edmond Schneiter, agriculteur voisin de Gilbert Huguenin et aussi victime de dégâts, réagit. "Encore faudrait-il que les chasseurs s'entendent! Ils sont en bisbille. Il y en a qui partent quand d'autres arrivent!"

Diminuer la quantité de sangliers dans les environs (trente en tout selon les estimations) est la seule condition aux yeux de Tony Wieland, beau-fils de Gilbert Huguenin et également agriculteur exploitant harassé. "Les gardes-faune effectuent des tirs de dissuasion pour effrayer le cheptel d'ici et le disperser. Mais acclimatées, les bêtes reviennent très vite! Il faut prendre le problème à la base et en tirer le plus possible. Car avoir peu de sangliers revient à avoir peu de dégâts, peu de discussions, peu d'emmerdes!"

Claude Chédel, autre paysan des lieux, souligne qu'on demande à ceux qui travaillent la terre de la préserver et de la traiter écologiquement. "Et ensuite on la laisse massacrer par des sangliers? Mais c'est un non-sens total! Je ne dis pas qu'il faut exterminer les sangliers, mais en réduire la population d'une bonne moitié en tout cas!" Tony Wieland: "Le sanglier n'a pas de prédateurs. On devrait laisser la chasse ouverte toute l'année! Là, on s'en sortirait!"

Girobroyage sollicité

Claude Nicati fait remarquer qu'en 2011, seuls les gardes-faune ont eu le droit de tirer dans les réserves du canton. "Cette année, nous les avons ouvertes aux chasseurs! Nous avons eu une autorisation spéciale de la Confédération." La réserve des Jordans le sera deux samedis du mois d'octobre. "Suivant ce que ça donne, on peut voir s'il est nécessaire de recourir à un autre arrêté pour prolonger plus loin que la fin de l'année la période de la chasse." Mais il tempère l'enthousiasme que pourrait soulever cette solution. "L'année passée, les chasseurs n'ont pas tiré tant de sangliers que ça! La tâche est plutôt revenue aux gardes-faune..."

Les champs dévastés amènent les paysans à demander une autre exception au conseiller d'Etat. Le droit d'utiliser, sur leurs surfaces abîmées, une girobroyeuse. Une machine, en principe interdite dans le canton, sauf autorisation spéciale, susceptible de remettre en état les terrains aux mottes retournées par les sangliers.

"Vous savez que les associations de protection de l'environnement sont contre, du fait qu'elles mettent en péril la biodiversité" , leur rappelle Claude Nicati. "Mais il y a peut-être moyen de moyenner... Il faut me laisser étudier la chose. Je ne veux pas vous donner de réponse aujourd'hui. Je vais reprendre ça à mon retour de vacances. La semaine prochaine..."

De cet ultime espoir, les paysans de La Brévine attendent beaucoup. Claude Chédel souligne que le conseiller d'Etat doit agir vite . "Nous ne pouvons pas attendre un ou deux mois supplémentaires. Des récoltes sont en jeu! Nous sommes pressés de voir un résultat..." Claude Nicati le rassure: "Je réunirai à brève échéance les services concernés pour trouver une solution qui puisse être appliquée dans ce cas et les cas à venir."

"Nous, les gardes-faune, faisons bien notre travail!"

Fernand Dupré, garde-faune cantonal, comment réagissez-vous au désarroi des paysans?

Je le comprends bien. Nous, les gardes-faune avons beaucoup de dialogue avec eux. Il n'est pas toujours très doux, Mais nous arrivons quand même à avoir un échange constructif.

Comment ça, pas toujours très doux?

Souvent, ils nous reprochent de tout laisser aller. Faux! Nous faisons bien notre travail! Certains agriculteurs aimeraient l'éradication complète du sanglier. Mais il faut savoir que les années bénies, avant 2000, où dans les Montagnes neuchâteloises nous n'avions pas de sangliers, c'est terminé. Il y en aura toujours. Des dégâts, aussi. A nous de trouver la plus saine des gestions, pour que tout le monde soit content!

Comment les agriculteurs peuvent-ils protéger leurs terres?

En barrant les cultures, par exemple celles de maïs, qui attirent les sangliers. Barrer, ça veut dire encercler la zone d'un fil électrique relié à une batterie. Par contre, c'est plus difficile de barrer des champs et des pâtures.

Dans la réserve des Jordans vivent pas mal de sangliers...

Elle est proche de la France. Or, du côté français, on veut des sangliers pour les chasser en automne. Donc que fait-on? On aménage des places d'agrainage et on les nourrit toute l'année, stabilisant ainsi les hardes dans les forêts. La politique neuchâteloise est tout autre. Nous, du sanglier, on en veut, mais dans une mesure acceptable. Donc, on ne nourrit pas les sangliers. Ils se débrouillent. Ceci afin qu'ils vivent dans une population stable et pas trop importante. Malheureusement certains chasseurs se permettent de nourrir les sangliers en forêt, pratique interdite. Des hardes sont ainsi attirées et se fixent sur un secteur. Cela occasionne inévitablement des dégâts supplémentaires dans les cultures et pâtures avoisinantes. SFR


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