17.07.2017, 00:01  

Xingtai, ville la plus polluée de Chine

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 17.07.2017, 00:01   Xingtai, ville la plus polluée de Chine

Par Julie Zaugg

PARTICULES FINES
Xingtai, cité industrielle de 7,6 millions d’habitants, est recouverte en permanence d’une épaisse couche de smog. Reportage au milieu des usines.

 

Le disque jaune pâle du soleil peine à percer l’épais smog qui recouvre la ville. Les contours des arbres dépourvus de feuilles, des rangées de tours identiques et des humains qui passent silencieusement sur leurs vélos électriques, comme des fantômes,...

PARTICULES FINES
Xingtai, cité industrielle de 7,6 millions d’habitants, est recouverte en permanence d’une épaisse couche de smog. Reportage au milieu des usines.

 

Le disque jaune pâle du soleil peine à percer l’épais smog qui recouvre la ville. Les contours des arbres dépourvus de feuilles, des rangées de tours identiques et des humains qui passent silencieusement sur leurs vélos électriques, comme des fantômes, sont flous. Seuls les phares des voitures, allumés en plein jour, transpercent la couche de gaze grisâtre. Une odeur de pétrole et de charbon flotte dans l’air. Cela laisse un arrière-goût métallique dans la bouche.

A Xingtai, une ville située à 400 kilomètres au sud de Pékin, le niveau de particules fines PM 2,5 atteint 560 microgrammes par m³ ce matin, soit 56 fois le maximum recommandé par l’Organisation mondiale de la santé. Cette cité de 7,6 millions d’habitants au cœur du poumon industriel de la Chine occupe régulièrement la tête du classement des villes les plus polluées du pays.

Boue noire sur le sol

L’Empire du Milieu dans son ensemble est noyé sous une couche de smog quasi permanente. Il génère 30% des émissions polluantes et brûle 50% du charbon consommé sur le plan mondial. Chaque année, trois millions de personnes y décèdent en raison de la mauvaise qualité de l’air.

Lorsqu’on quitte le centre de Xingtai, les barres d’immeubles cèdent rapidement la place aux usines. La cheminée blanche et rouge de celle de Kingbird, un fabricant de câbles, vomit un plumet de fumée gris foncé. Il s’élève dans le ciel, se gonflant et se dégonflant comme un gros cumulus orageux. Tout autour, on trouve des usines de coke, d’acier, de verre, de ciment et de brique. Chacune crache son propre nuage d’émanations toxiques. Le sol est recouvert d’une boue noire et gluante mélangée à de la suie.

Un flux continu d’ouvriers en bleu de travail sort de l’enceinte de Jizhong Energy, un conglomérat qui opère plusieurs mines de charbon à Xingtai. Feng Chunlin, un grand bonhomme au visage et aux épaules carrés, y travaille depuis plus de 30 ans. Il vit avec toute sa famille dans l’un des dortoirs adjacents à l’usine. «Bien sûr que la qualité de l’air m’inquiète, mais je n’y peux rien», glisse ce technicien sur machines de 46 ans. «J’oblige mes enfants à porter un masque, même à l’intérieur, même durant la nuit.»

A quelques pas de là, une série de maisonnettes basses hébergent des cantines servant de grands bols de nouilles aux ouvriers. Quatre hommes déjeunent, leur casque jaune posé sur la table. «Je n’ai pas le luxe de me préoccuper de la pollution», soupire Ma*, un ouvrier de 50 ans à l’air las en parka bleu foncé. «Ma priorité c’est de gagner assez d’argent pour faire vivre ma famille.»

Fatalisme et paradoxe

Un constat d’impuissance partagé par le patron du restaurant, Zhang Zhirui. «Mon fils de six ans tousse constamment et s’est mis à cracher de la bile noire», dit cet homme de 29 ans vêtu tout de noir, en regardant ses pieds. «Mais je n’ai pas assez d’argent pour déménager et tout recommencer à zéro. Alors je lui interdis simplement de jouer dehors.»

Ce fatalisme est dû au paradoxe posé par une ville comme Xingtai. «Les industries qui empoisonnent notre air sont aussi celles qui nous font vivre», relève Shi Jianting, un vendeur de voitures à la voix graveleuse né dans la ville. «Le gouvernement a sacrifié notre santé sur l’autel du développement économique», renchérit Liu*, le patron d’un salon de thé. Il se remémore la vie avant. «Le ciel était bleu, l’air était propre et on voyait les montagnes aux alentours de la ville», détaille-t-il. «Aujourd’hui, vous avez de la chance si vous voyez le bâtiment d’en face.»

La colère gronde

La Chine compte des centaines de villes comme Xingtai. Concentrées au nord et l’est du pays, elles ont alimenté le boom économique qui a permis à ce pays de 1,4 milliard d’habitants de croître de 10% par an ces 35 dernières années et de faire sortir 680 millions d’habitants de la pauvreté. Mais elles ont aussi créé une crise environnementale sans précédent en saturant l’air du pays de particules fines nocives. Du côté des nouvelles classes moyennes, la colère commence à gronder. En février, un millier de résidents sont descendus dans la rue à Daqing, au nord-est du pays, pour protester contre la construction d’une usine d’aluminium. Des manifestations anti-smog ont aussi eu lieu dans le Sichuan et à Pékin.

Ma Jun veut exploiter cette rage. Assis au milieu des purificateurs d’air dans les locaux de son ONG, cet homme menu au sourire affable et au regard déterminé se remémore l’hiver 2011. «Cette année-là, Pékin a connu dix jours de smog ininterrompus», dit-il en regardant par la fenêtre l’épaisse couche de pollution qui recouvre la capitale d’un voile gris. «L’ambassade américaine s’est mise à publier chaque jour le niveau de PM 2,5 et les citoyens à le relayer sur Weibo (réd: le Twitter chinois)

Il décide alors de créer une app avec une carte interactive, The Blue Map, qui détaille le degré de pollution ville par ville, heure par heure et usine par usine. Elle a été téléchargée plus de trois millions de fois. «Grâce à ces données, il est désormais possible d’identifier les usines les plus polluantes et de faire pression sur le gouvernement pour qu’il les ferme», dit-il.

Gadgets antipollution

D’autres apps mesurant la qualité de l’air ont vu le jour dans le sillage de The Blue Map. Et de nombreuses start-up se sont mises à vendre des gadgets anti-pollution, à l’image de Origins, une firme suisse qui vend un œuf permettant de mesurer les niveaux de PM 2,5. Le marché pour ces innovations est vaste: les membres des nouvelles classes moyennes sont prêts à tout pour protéger la santé de leur unique enfant. Zheng Wei est l’un de ces parents inquiets. Lorsqu’il nous retrouve dans un café au centre de Pékin, ce développeur d’apps de 36 ans ressemble à Robocop. Il porte un masque filtrant noir qu’il a fait faire sur mesure à Singapour, un béret noir et une veste boutonnée jusqu’au col. «Je prends une douche à chaque fois que je rentre à la maison, car les particules fines s’immiscent partout, même dans les cheveux», soupire-t-il.

Chez lui, il a fait installer des purificateurs d’air dans chaque pièce. Dans la chambre de son fils de six ans, il en a même mis deux. Chaque jour, il consulte diverses apps pour vérifier le niveau de PM 2,5. «Je sais rien qu’en regardant la couleur du ciel si nous sommes au-dessus de 300», relève-t-il. Le plus dangereux, ce sont les jours à 100. «Tout a l’air normal mais l’air est nocif.»

Il rêve de pouvoir quitter Pékin. «La plupart de mes amis sont déjà partis vivre en Australie, au Canada ou en Nouvelle-Zélande», glisse-t-il. «Dès que j’aurais économisé assez d’argent, nous partirons aussi.»

* Pour préserver leur anonymat, ces personnes n’ont donné que leur nom de famille.

Nocif pour la santé

Les particules fines contenues dans le smog sont à l’origine d’une multitude de maladies respiratoires: asthme, bronchite chronique, inflammation des poumons. Mais elles sont aussi suffisamment petites pour s’immiscer dans le sang, provoquant des maladies cardiovasculaires et des attaques cérébrales.

Sur le plus long terme, la pollution de l’air peut provoquer des cancers du poumon. Tang Deliang, un expert en médecine environnementale de l’Université Columbia, s’est penché sur l’impact in utero de l’une des composantes du smog, les hydrocarbures aromatiques polycycliques. «Nous avons découvert qu’ils provoquent des dommages irréversibles sur les neurones de l’enfant à naître», dit-il. «Ils retardent son développement, affectent sa mémoire et ralentissent ses fonctions motrices.»

Les causes du smog

La pollution de l’air est apparue dès la fin des années 1990 en Chine, mais il a fallu attendre 2010 pour qu’elle atteigne un seuil critique. «La plaine du nord de la Chine, notamment la région qui englobe Pékin, Tianjin et la province du Hebei, ainsi que le delta du Yangtzé et le bassin du Sichuan sont les zones les plus affectées», note Zhu Tong, un professeur de sciences environnementales à l’Université de Pékin. Outre leur géographie qui ne favorise pas la circulation de l’air, ces régions concentrent la plupart des usines du pays. «L’industrie chimique, de l’acier et du ciment sont particulièrement gourmandes en énergie», précise-t-il. «Or la plupart de ces usines fonctionnent au charbon, provoquant les émanations à l’origine du smog.»

La Chine compte aussi des centaines de centrales électriques alimentées au charbon, un combustible abondant et peu cher. Le pays génère 70% de son électricité par ce biais. A cela s’ajoutent les voitures, de plus en plus nombreuses sur les routes chinoises, les chauffages domestiques fonctionnant au charbon et le réchauffement climatique qui a eu pour effet de faire baisser la pluviométrie et le vent au nord-est du pays, et donc d’empêcher le smog de se dissiper.


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