20.06.2017, 02:20

La descente en enfer du bipolaire

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Les troubles bipolaires touchent autant d’hommes que de femmes.

 20.06.2017, 02:20 La descente en enfer du bipolaire

Par Le Figaro

HUMEUR Des moments de grande dépression et de grande euphorie qui se succèdent.

«Les traitements disponibles aujourd’hui permettent de stabiliser la très grande majorité des patients atteints de troubles bipolaires», souligne le Pr Jean-Pierre Kahn, chef du service psychiatrie et psychologie clinique du CHU de Nancy où se trouve le centre expert pour la prise en charge des troubles bipolaires dont il est responsable. «La majorité d’entre eux, cependant, ne reçoit le traitement adéquat qu’après cinq à dix ans d’errance diagnostique.»

La bipolarité bénéficie d’une certaine visibilité médiatique depuis quelques années, mais reste finalement mal connue: pour preuve, son diagnostic prend en moyenne dix ans, pendant lesquels les patients désemparés vivent souvent une descente vers l’enfer. La maladie se révèle en effet le plus souvent par un épisode dépressif, plus douloureux pour les patients que l’autre versant de la bipolarité, une hyperactivité anormale et parfois délirante. Si le diagnostic n’est pas posé correctement, cette dépression initiale est le plus souvent traitée avec des antidépresseurs qui aggravent la maladie, entraînant les patients dans des spirales de troubles et de comportements délétères. Les seuls médicaments efficaces sont les régulateurs de l’humeur qui, avec la psychothérapie, permettent de stabiliser 85% des patients.

Episodes dépressifs

Les troubles bipolaires sont en effet des troubles de l’humeur que le cerveau ne sait plus réguler. Ils touchent 1% à 2,5% de la population, autant d’hommes que de femmes, et apparaissent le plus souvent entre 17 et 25 ans. Les patients connaissent alternativement des moments de grande dépression, qui peuvent les mener au suicide, et des moments de grande euphorie, d’hyperactivité dite «maniaque», qui peuvent les conduire à des comportements à risque et des décisions aberrantes. Les épisodes dépressifs sont plus nombreux pour la majorité des patients. Les épisodes maniaques, où les patients dorment mal sans fatigue et se sentent capables de vaincre tous les obstacles, sont souvent moins difficiles à vivre pour eux. «C’est plus souvent l’entourage qui est fatigué pendant ces épisodes maniaques», souligne le Pr Thierry Bougerol, chef du pôle de psychiatrie et neurologie du CHU de Grenoble où il dirige également le centre expert pour le trouble bipolaire. Le patient se lève ainsi la nuit, est capable de parler des heures de ses grands projets irréalistes, prend des décisions impulsives qui ont un impact sur la famille (achats impulsifs, comportements sexuels à risque, consommation d’alcool, de drogues...).

Maladie familiale

Les troubles bipolaires se révèlent le plus souvent chez l’adolescent et le jeune adulte, un âge où l’humeur est déjà mise à rude épreuve. «L’humeur est une fonction normale d’adaptation à l’environnement, comme la température, la glycémie ou la tension artérielle. On n’est pas bipolaire dès qu’on a l’humeur changeante», rappelle le Pr Jean-Pierre Kahn. «Il faut s’interroger lorsque ses variations sont excessives par rapport aux changements dans sa vie.»

Ainsi, s’il est normal de s’enthousiasmer lorsqu’un nouveau projet se met en place, il n’est pas normal de rester nuit et jour dans un état euphorique pendant plusieurs jours d’affilée. Prendre le temps de discuter avec l’entourage est donc un élément important du diagnostic, d’autant plus que la bipolarité – dont les composantes génétiques sont désormais bien identifiées – est souvent une maladie familiale. «Face à un épisode dépressif, même si le patient ne parle pas spontanément d’épisode maniaque, il faut toujours l’interroger sur une éventuelle maladie bipolaire chez un parent proche», indique le Pr Thierry Bougerol.

Horaires irréguliers

L’horloge biologique est également un facteur majeur dans la régulation de l’humeur et la bipolarité est plus visible chez les patients travaillant à des horaires irréguliers (infirmières, ouvriers aux 3 × 8, déplacements fréquents dans d’autres zones horaires...). Pour tous les patients, il est utile de mettre en place un mode de vie régulier, pour faciliter la stabilisation de l’humeur.

Le diagnostic précoce est essentiel pour ne pas ajouter le poids de ces dix ans de retard: addictions, divorce, chômage, comorbidités... Sans traitement, la maladie elle-même peut en outre s’aggraver en «imprimant» sur le cerveau des circuits de fonctionnement inadéquats alors que le cerveau peut «se réparer» grâce au traitement.

Bipolaires à vie

En cas de doute au moment du diagnostic, avant de mettre en place un traitement qui pourrait avoir des effets négatifs, il est toujours possible de consulter l’un des neuf centres experts existant en France. «Nous répondons à toutes les questions et, si le patient nous est adressé pour un bilan, nous mettons en place une coordination avec le médecin traitant qui connaît bien le patient dans son Environnement quotidien», insiste le Pr Jean-Pierre Kahn. «Les patients restent bipolaires à vie mais, avec un traitement adapté, la très grande majorité d’entre eux pourra vivre confortablement, même si certains regrettent de temps en temps l’énergie délirante des épisodes maniaques...» Le Figaro

Médicaments, psychothérapie, électricité...

La maladie bipolaire présente presque autant de visages que les personnes qu’elle atteint. Certains patients connaissent des épisodes vraiment extrêmes, dépressifs et maniaques, qui peuvent durer plus d’une semaine et les laisser vidés. D’autres passent par des phases plus courtes, moins graves, mais connaissent néanmoins une vie perturbée par ces hauts et ces bas. Pour certains, les épisodes sont fréquents mais pour d’autres, il peut se passer plusieurs années sans qu’ils en soient affectés.

Un régulateur de l’humeur

Le traitement devra être adapté à chaque patient pour apporter la plus grande stabilité. Il comportera, presque toujours, un régulateur de l’humeur comme le lithium à la dose ajustée avec précision pour éviter un émoussement trop évident des émotions. «Le risque est alors que le patient, plongé dans une certaine grisaille, regrette les épisodes maniaques où tout semble brillamment coloré de sensations et cesse le traitement qui lui évite aussi, évidemment, les épisodes de grande dépression et leurs envies de suicide», rappelle le Pr Jean-Pierre Kahn, chef du service psychiatrie et psychologie clinique du CHU de Nancy. Ce médicament devra être pris à vie.

Il est désormais admis qu’une psychothérapie doit s’ajouter au traitement médicamenteux. L’objectif sera, avant tout, d’identifier des stratégies pour apporter une plus grande régularité au quotidien. En cela, la Tipars (thérapie interpersonnelle et aménagement des rythmes sociaux) est particulièrement adaptée. Pour les patients ayant connu une longue période sans traitement, la psychothérapie sera essentielle aussi pour rompre les cycles de comportement addictif et reprendre pied dans une vie sociale satisfaisante.

Comme les médicaments, la psychothérapie a un effet sur le fonctionnement du cerveau. De nombreuses études montrent ainsi que le fait de réduire la fréquence et l’intensité des symptômes de la bipolarité par divers traitements permet de modifier la structure même du cerveau, qui retrouve ainsi une meilleure capacité naturelle à réguler l’humeur.

Pour certains patients qui ne répondent pas aux thymorégulateurs, il est possible d’intervenir directement sur le cerveau par l’électroconvulsivothérapie (ECT). Ce traitement par électrochoc, qui a mauvaise presse, donne de bons résultats lorsque les cycles bipolaires ne peuvent pas être contrôlés. «Par analogie avec le choc cardiaque parfois pratiqué pour resynchroniser les cellules musculaires du cœur, un choc électrique peut resynchroniser la neuromédiation dans le cerveau et lui donner une opportunité de retrouver un certain équilibre», explique le Pr Thierry Bougerol, chef du pôle de psychiatrie et neurologie du CHU de Grenoble.

L’ECT est une approche utile pour de nombreux patients qui en acceptent les effets indésirables comme la perte temporaire de mémoire et en apprécient l’efficacité sur leur maladie, bien loin des images terrifiantes de certains films d’une époque révolue.

L’horloge biologique

Les troubles de l’humeur et les troubles de l’horloge biologique sont directement liés l’un à l’autre: il est très rare qu’un patient bipolaire ait un sommeil normal. Chez des sujets sains, il a ainsi été montré qu’en perturbant la qualité et les rythmes du sommeil, on pouvait modifier la réponse cérébrale qui correspondait à leur humeur. Plus simplement, il est facile d’observer qu’une personne qui a mal dormi est plus «grognon». Chez les sujets bipolaires, les perturbations de l’horloge biologique déclenchent une réponse exagérée du cerveau, qui les plonge dans un état dépressif ou maniaque. C’est ainsi que la maladie bipolaire se retrouve plus fréquemment dans les métiers à horaires décalés: le traitement pourra parfois nécessiter un changement de poste ou de métier.

Chez le jeune adulte, le médecin aura la lourde tâche de convaincre son patient qu’il ne lui sera plus possible de sortir un soir sur deux et que la vie de «bâton de chaise» n’est pas une option… Le sommeil est lourdement affecté par la maladie et l’une des stratégies consiste à réguler les habitudes de coucher et de réveil pour reprogrammer l’horloge interne. L’horloge interne fonctionne notamment en rapport avec l’alternance jour/nuit: il est important de créer, même artificiellement, une période «sombre» pour réguler le sommeil. Certains spécialistes recommandent l’utilisation de lunettes jaunes spécifiques ou de filtres éliminant la lumière bleue des écrans après une certaine heure.


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