13.08.2012, 00:01  

Le Léopard d'or à un vieux lion

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Par VINCENT ADATTE

FESTIVAL DE LOCARNO - Le jury a rendu son verdict avec un palmarès parfois très contestable. Jean-Claude Brisseau, le doyen des réalisateurs, couronné.

S amedi soir, le jury de la 65e édition du Festival du film de Locarno a octroyé un Léopard d'or très inattendu en distinguant "La fille de nulle part" du cinéaste français Jean-Claude Brisseau, doyen des réalisateurs concourant en compétition, avec ses 68 ans passés. De fait, cette décision procure un sentiment mélangé.

S'il est heureux que ce...

S amedi soir, le jury de la 65e édition du Festival du film de Locarno a octroyé un Léopard d'or très inattendu en distinguant "La fille de nulle part" du cinéaste français Jean-Claude Brisseau, doyen des réalisateurs concourant en compétition, avec ses 68 ans passés. De fait, cette décision procure un sentiment mélangé.

S'il est heureux que ce cinéaste au talent très singulier, qui n'avait jamais été primé dans un festival, soit enfin honoré, il est vraiment dommage, et même un peu triste, que Brisseau l'ait emporté avec un petit film certes attachant, mais de qualité très moyenne, quand on le compare à ses grandes oeuvres des années quatre-vingt ("Un jeu brutal" et surtout "De bruit et de fureur"). Traité comme un pestiféré par la profession depuis sa condamnation à un an de prison avec sursis pour harcèlement sexuel sur deux actrices, le réalisateur de "Choses secrètes" a financé son onzième long métrage avec les quelque septante mille euros que lui ont rapporté une rediffusion de "Noce blanche" (1989) à la télévision, son unique succès commercial à ce jour.

Avec des bouts de ficelle

Citant en exergue Victor Hugo (en deuil de sa fille Léopoldine), cet ancien enseignant, qui pratiqua son premier métier pendant vingt ans dans les banlieues difficiles, se met en scène dans son propre appartement, dans le rôle d'un prof de maths à la retraite. Après avoir recueilli chez lui une jeune femme (interprétée par sa scénariste) qui se faisait tabasser dans la cage d'escalier, le sexagénaire est la proie d'apparitions féminines mortifères, qui attestent de son épuisement vital, ces fantômes suscitant hélas de bien mornes conversations avec un ami médecin un brin sceptique. Maladroitement joué et trop bavard, "La fille de nulle part" a pourtant réussi à séduire des jurés sans doute sensibles à la démarche de "résistant" d'un Brisseau contraint par l'adversité à tourner avec des bouts de ficelle.

Le cynisme récompensé

Récompenser l'abnégation d'un auteur rejeté par le système peut se comprendre. En revanche, accorder un Prix spécial du jury à un film aussi faiblard que "Somebody Up There Likes Me" s'avère absolument incompréhensible. Biographie distanciée d'un jeune homme qui épouse le grand rêve américain, sans y croire une minute, le cinquième long métrage de Bob Byington collectionne tous les tics du cinéma indépendant étasunien, en cultivant un cynisme de pure façade. Rarement drôle, cette pochade infantile n'arrive pas à la cheville des films d'un Todd Solondz qui sont, il est vrai, autrement subversifs ("Happiness", "Palindromes").

Distingué à deux reprises (Léopards du meilleur réalisateur et de la meilleure actrice), "Wo Hai You Hua Yao Shu" ("Quand la nuit tombe") inspire davantage de respect.

Tiré de faits réels, le quatrième long métrage du jeune cinéaste chinois Liang Ying dénonce à travers un fait divers les graves dysfonctionnements de la justice de son pays. Arrêté pour avoir circulé sur un vélo non homologué, un jeune homme, victime de violences policières, pète les plombs et tue six fonctionnaires. Arrêtée, la mère du meurtrier est enfermée dans un hôpital psychiatrique sous un faux nom, le temps d'expédier le procès de son fils. Irréprochable dans sa démarche, le film pèche pourtant par une mise en scène tirée au cordeau et bien trop apprêtée en regard des incertitudes de son sujet.

Dans le rôle de la mère réclamant que justice soit rendue selon le droit, l'actrice An Nai est par contre impressionnante de douleur rentrée et mérite donc son prix d'interprétation.

Critiques clairvoyants

Toujours en ce qui concerne la compétition internationale, le pourtant très réussi "Der Glanz des Tages" de Tizza Covi et Rainer Frimmel ne décroche qu'un maigre Léopard du meil leur acteur, certes des plus justifiés, tant Walter Saabel, un ancien saltimbanque, excelle en montreur d'ours à la retraite faisant la connaissance de son neveu comédien!

Passons aussi sur la mention spéciale accordée à João Pedro Rodrigues et João Rui Guerra da Mata, réalisateurs du superbe "A Última Vez Que Vi Macau", dont l'intitulé, rendant hommage au courage du cinéma portugais en ces temps de crise, relève presque de la muflerie. Enfin, saluons la clairvoyance du jury de la Fipresci (Fédé ration internationale des critiques de cinéma) qui a permis à l'incroyable "Leviathan" de ne pas repartir bredouille, en octroyant son prix à ce documentaire sur la pêche industrielle à la beauté médusante et ambiguë, qui restera à nos yeux terrifiés, la grande découverte de cette 65e édition.

UN JEUNE NEUCHATELOIS PRIME DANS LA COMPETITION SUISSE DES LEOPARDS DE DEMAIN

Pour mémoire, deux jeunes cinéastes neuchâtelois de talent concouraient cette année dans la compétition suisse des Léopards de demain.

Pour Nathan Hofstetter, le rêve éveillé de cette 65 édition s'est terminé de la plus merveilleuse des façons. "Radio-actif", film de diplôme de cet étudiant de l'ECAL à Lausanne, a en effet décroché la lune, pardon le Petit Léopard d'or! Seul face au spectateur, Nathan y raconte avec une drôlerie souvent irrésistible comment il a compris qu'il était devenu psychotique.

Dépassant le cadre d'un simple exorcisme vidéo, ce récit salvateur mené par son réalisateur en regard caméra atteint souvent une émotion insoupçonnée, faisant passer ses vingt-sept minutes à la vitesse de la folie redoutée, constatée, puis surmontée, ainsi que la fin de son court métrage en atteste.

Las, "On The Beach" de Marie-Elsa Sgualdo n'a pas eu l'heur d'émouvoir les membres du jury des Léopards de demain, alors même que nombre de professionnels reconnus l'ont estimé d'une qualité supérieure aux autres films figurant dans la compétition.

Gageons que la jeune réalisatrice aura déjà surmonté sa déception, "On The Beach" étant d'ores et déjà sélectionné aux festivals de Sao Paulo, Montréal et Namur... VAD

DES CHIFFRES ET DES RALEURS EN HAUSSE

"Chief Operating Officer" du festival, Marco Cacciamognaga, grand manitou ès marketing, s'est déclaré très heureux de l'audience atteinte par la 65e édition. 161 680 spectateurs ont fréquenté les différents lieux de projection, soit 2180 de plus que l'année passée. Le nombre des journalistes accrédités est resté le même (900 venus de 45 pays différents).

Même si ces chiffres peuvent donner matière à satisfaction, espérons que le président Marco Solari et son directeur artistique Olivier Père auront prêté l'oreille aux réactions in situ de leur "cher" public. Ce dernier s'est en effet souvent montré très critique à l'égard de la programmation, vitupérant notamment les films de la Piazza Grande souvent réduite à un vulgaire open air, attribuant presque par défaut son prix au film germano-australien "Lore" qui retrace de façon exemplaire, mais si ennuyeuse, la fuite éperdue de gosses "coupables" d'être des enfants de SS.

Bien sûr, personne n'irait jusqu'à exiger la projection dans l'écrin de la Piazza d'un film comme "Inori" du Mexicain Pedro González-Rubio, un documentaire sur les derniers habitants d'un village japonais, auquel le jury de la compétition des Cinéastes du présent a attribué à juste titre son Léopard d'or! L'on avait le loisir de se permettre pareille folie au temps reculé des David Streiff et autre Marco Müller, un temps où le commerce n'avait pas encore trop prise sur la programmation de la vieille place... Si l'on pouvait juste s'abstenir de présenter de façon cynique un navet de l'envergure de "The Sweeney" comme un très bon film d'ouverture, ce serait déjà au moins faire preuve d'un peu de respect!


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