04.05.2017, 01:10

A quoi sert la monnaie locale?

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Les monnaies locales – ici au Tessin – sont de plus en plus nombreuses à voir le jour. Elles répondent en partie à la mobilité de l’argent  et des consommateurs. L’objectif est de capter une partie des richesses d’une région avant qu’elles ne la quittent.

 04.05.2017, 01:10 A quoi sert la monnaie locale?

ÉCONOMIE Le professeur Olivier Crevoisier décrypte un phénomène en vogue.

«La question des monnaies locales est très ancienne», relève Olivier Crevoisier. «Quand j’entends dire qu’à Genève il y a une monnaie locale, mes yeux s’écarquillent», s’étonne le professeur de l’Université de Neuchâtel, actif au sein du groupe de recherche en économie territoriale.

«La monnaie locale a pour objectif de recréer des échanges qui n’existent plus aujourd’hui. Ça ne fonctionne pas...

«La question des monnaies locales est très ancienne», relève Olivier Crevoisier. «Quand j’entends dire qu’à Genève il y a une monnaie locale, mes yeux s’écarquillent», s’étonne le professeur de l’Université de Neuchâtel, actif au sein du groupe de recherche en économie territoriale.

«La monnaie locale a pour objectif de recréer des échanges qui n’existent plus aujourd’hui. Ça ne fonctionne pas s’il n’y a pas un tissu social préalable. Ça marche quand il y a des ressources inutilisées. Si, par exemple, dans un pays, il y a des enfants non scolarisés et des instituteurs au chômage. En Grèce, il y aurait énormément de sens de faire une monnaie locale», explique-t-il. Second prérequis: «Toutes les monnaies locales vont reposer sur une société qui se fait confiance, une communauté, un pouvoir qui a une légitimité locale.»

Une réussite brésilienne

L’exemple de Palmeiras, la plus grande favela du Brésil, à l’est de la ville de Fortaleza, illustre la réussite que peut entraîner l’instauration d’une monnaie locale. «La favela était déstructurée. Des centaines de milliers de personnes prenaient le bus pour dépenser leur argent en ville», explique l’universitaire. «Sur place, il n’y avait pas d’activités, des problèmes de scolarisation, de sécurité, d’entretien de la chaussée, etc. L’argent n’irriguait pas l’activité locale.»

La monnaie locale, la palme, a permis de restructurer la communauté, de vivifier commerce, artisanat et liens sociaux. La monnaie circule.

«Si on dépense la monnaie locale, ça tourne plusieurs fois à l’intérieur du circuit avant de partir ailleurs. Ça n’a pas qu’un effet de redistribution, ça a aussi un effet de création de richesse.» Par contre, la monnaie locale n’a aucune fonction d’investissement ni de réserve de valeur. Et, légalement, un montant équivalent à la somme en circulation doit être garanti. «S’il y a 100000 francs de 20 Val’, il faut déposer 100000 francs en banque, sinon c’est de la fausse monnaie», rappelle le professeur en évoquant la monnaie du Val-de-Travers.

La vague de création de monnaies locales en Europe est aussi due à la crise de l’euro. Les collectivités veulent reprendre en main un jeu qui leur échappe. «Ce sont avant tout les banques et les marchés financiers qui créent de la monnaie. Ils ont un droit illimité. Ils n’en ont pas fait bon usage. Les banques centrales ne contrôlent plus les circuits et les marchés. En gros, elles ne peuvent plus rien faire», remarque Olivier Crevoisier. L’abandon du taux plancher par la Banque nationale suisse en février 2015 l’illustre. «La BNS a eu peur de devoir racheter cette monnaie en circulation.»

Parallèlement, il faut tenir compte de deux phénomènes plus récents en termes économiques: l’hypermobilité des capitaux et, depuis une quinzaine d’années, celle des consommateurs.

Genève et Lausanne captent l’argent

En Suisse romande, notamment, les gens n’hésitent plus à se déplacer sur des dizaines de kilomètres pour un concert, une exposition, du shopping, un médecin, etc. Genève, Lausanne ou Montreux, entre autres, sont devenus des lieux de captation de richesses.

«La mobilité fait qu’il y a énormément de fuites», constate l’universitaire. «Il faut se rendre compte du fait qu’il n’y a pas que le tourisme pour le développement local. Les lieux qui se débrouillent bien sont ceux qui captent les capitaux. Les régions les plus pauvres sont les régions industrielles qui exportent des biens», constate le professeur. Le géant du luxe LVMH, très présent dans la région avec des marques horlogères comme TAG Heuer, Zenith ou Bulgari, est un exemple en la matière. «L’argent part au centre.» A Paris ou Rome en l’occurrence.

Débouchés à garantir

Dans ce contexte, Olivier Crevoisier voit un intérêt à créer une monnaie locale dans des endroits comme le Val-de-Travers ou La Chaux-de-Fonds. «L’argent échappe, on essaye de le capter. Mais il faut réfléchir en termes de circuits. Comment cet argent retourne aux acheteurs, comment fonctionnent ces types de circuit? Est-ce que je peux payer mes impôts avec?» Si les débouchés ne sont pas garantis, «on hésitera davantage à travailler avec la monnaie locale. La monnaie officielle a une acceptation plus large, un cours légal».

Neuchâtel: un projet, une réalité, des ancêtres

Ça planche à La Chaux-de-Fonds

Le Conseil général de La Chaux-de-Fonds a accepté en décembre dernier un postulat du popiste Nathan Erard sur la création d’une monnaie locale. Le Conseil communal planche sur la question. «Nous voyons dans une monnaie locale des Montagnes neuchâteloises, à discuter avec les communes voisines, une possibilité de promouvoir la consommation locale, synonyme de bénéfices pour les habitants et les commerçants locaux», note Nathan Erard.

L’élu chaux-de-fonnier souhaite verser dans cette monnaie l’allocation de résidence, une mesure prise pour valoriser la domiciliation des employés de l’administration communale. Celle-ci est de 1000 francs pour une année de travail à 100%. Elle est destinée à partiellement contrebalancer les baisses de salaires qui ont été votés dans le cadre du budget.

«Nous pensons que cette allocation peut être bénéfique, non pas seulement au personnel communal mais également à l’économie locale et donc aux artisans, prestataires de services et commerçants de la place», argumente Nathan Erard. «Près de 400000 francs seront alloués sous la forme d’allocation de résidence, l’intérêt de les lier à cette nouvelle monnaie permettrait d’assurer l’injection de ceux-ci dans une économie locale.» Le popiste voit encore plus loin. «En espérant que les entreprises puissent participer à ce système économique en octroyant, par exemple, une part des salaires en monnaie locale.» On attend maintenant la réponse du Conseil communal.

Le 20 Val’ du Vallon

Depuis le début de l’année, le Val-de-Travers possède sa monnaie locale, en l’occurrence le 20 Val’ d’une valeur de 20 francs. L’association Val’action a mis en circulation 100 billets. Ceux-ci ont entièrement été conçus, imprimés et sécurisés au Val-de-Travers. Selon le président Fabien Currit, 172 commerces du Vallon les acceptent dorénavant.

Bons du commerce indépendant

Leur origine est plus ancienne, mais la démarche peut s’apparenter à celle d’une monnaie locale destinée à favoriser commerçants et artisans. Les Chaux-de-Fonniers, les Loclois et les Vallonniers connaissent les bons du CID, le commerce indépendant de détail. Ils peuvent être utilisés dans les commerces estampillés CID des deux villes et du Val-de-Travers. Pour favoriser le commerce local, certaines sociétés offrent des bons CID à leurs membres ou collaborateurs. Ils servent aussi de lots dans les matches au loto.

Alternatives à la monnaie officielle

Wir La banque coopérative du même nom a lancé le wir, une monnaie parallèle, en 1934 en réponse à la grave crise économique de l’époque. L’alerte octogénaire profite aujourd’hui à des dizaines de milliers de petites et moyennes entreprises de Suisse. Ces dernières payent leurs fournisseurs, leurs charges ou leurs investissements partiellement en wir. La banque travaille sous le contrôle de la BNS.

Reka Le fameux chèque Reka est né en 1939 de la volonté des milieux touristiques, des syndicats et du patronat. L’objectif était de permettre aux travailleurs suisses de financer leurs vacances. «Plus d’un million de personnes en Suisse profitent aujourd’hui de loisirs et de vacances à meilleur compte grâce à l’argent Reka. Plus de 9000 points d’encaissement acceptent volontiers ce moyen de paiement», indique la société.

Léman La monnaie Léman a été lancée en 2015 à Genève. Elle s’est étendue depuis au canton de Vaud et à la France voisine. Un léman vaut un euro et un franc suisse. Environ 350 commerces et entreprises, 5000 particuliers l’utilisent aujourd’hui. 100 000 lémans sont en circulation actuellement. Ses initiateurs veulent aller plus loin. Un projet de crédit mutuel est en phase de réalisation. Le montant sera limité.

Farinet En Valais, le

farinet sera officiellement lancé le samedi 13 mai à Sion. Un farinet vaudra un franc. «L’utilisation du farinet aura pour effet de rendre visible un mouvement de citoyens et de commerces qui se soucient de la préservation de notre économie locale», indiquent les porteurs du projet. «Il renforce le sentiment d’appartenance à la communauté valaisanne et encourage les rapports sociaux.»

Prestations créatives

En collaboration avec la société de consultation Creaholic et le canton du Jura, le groupe de recherche en économie territoriale avait lancé un projet de prestations créatives via une monnaie commune. «Malheureusement, il n’a pas abouti. L’idée était d’avoir des circuits créatifs, une plus-value en termes d’innovation, aussi pour animer l’activité créatrice locale.» Le tout se serait fait en utilisant les gens qui, dans les entreprises, ont des idées, des étudiants, des artistes, des designers – «souvent sous-payés», dit Olivier Crevoisier – qui auraient pu être employés pour des anniversaires d’entreprises, des événements, etc.

contexte

Une monnaie locale, le 20 Val’, a vu le jour au Val-de-Travers au début de l’année. A La Chaux-de-Fonds, le Conseil communal doit se pencher sur la question. Ailleurs en Suisse, plusieurs projets ont été concrétisés. Est-ce utile? Olivier Crevoisier, professeur à l’Université de Neuchâtel, donne des clés de réponse.


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